3
sur 5

Un peu oublié jusqu’à ce qu’Important Record déterre Wizards l’an passé, JD Emmanuel n’est pas prêt d’être à nouveau délaissé. En de rares points du globe, son oeuvre étrange suscite une passion presque invisible mais tenace. Nouvelle preuve avec ce Trance-formation I : Ancient minimal meditations, déterré par les Flamands d’Aguirre Records et initialement publié sur cassette en 1986, chez North Star Productions, qui n’était autre que le label du bonhomme.

Aussi enveloppant et total que Wizards, Trance-formation I (première pièce de la bien nommée Deep Trance Series) calque son évolution sur le cycle du jour, dans une construction spirituelle où la musique est moins un plaisir qu’un instrument de dévotion et un révélateur. Dixit le compositeur : « Cachée au plus profond du Moi se trouve ce lieu spécifique qui est la part la plus ancestrale de soi-même, où l’on peut se retirer et se reconnecter à sa propre origine. Trance-formation I atteint à cette origine du Moi et de son Unité avec le Créateur de toute chose ». L’évolution du disque est limpide : Morning worship, Midday attunement, Evening devotional, Midnight meditation. Elle vise des états de conscience plus profonds ainsi qu’une meilleure connaissance de soi. Le compositeur recommande qu’on l’écoute comme toile de fond pour la méditation, l’étude ou… le massage (sic). Elle est alors censée agir comme un amplificateur de conscience et de concentration. Emmanuel considère sa musique comme un cheminement et se décrit comme « un chercheur, qui tâche à connaître davantage sa relation à l’univers et à la source de son être ». Dans l’histoire officielle de la composition savante, l’oeuvre de JD Emmanuel n’est très certainement pas essentielle : pas de rénovation fulgurante du langage musical, pas de percée vive et inouïe au sein de l’aventure matérialiste du son, des formes qu’il reprend à d’autres plus qu’il ne les invente. Il ne s’en cache d’ailleurs pas et avoue s’être inspiré des premiers travaux de Riley pour synthétiseurs et delay ; on y retrouvera aussi des traces de l’Atelier radiophonique de la BBC (certaines cellules rythmiques rappellent celles de Daphne Oram) et de tout ce qui a fait, de près ou de loin, un usage massif du synthétiseur dans les années 80.

De fait, considéré sous l’optique de la musique minimaliste, Trance-formation I semble assez classique. Des motifs répétitifs, conçus sur ses fameux synthétiseurs Sequential Circuit Pro-1 couplé à un delay à bande, dessinent des boucles. Celles-ci ne se déphasent pas mais se superposent dans des effets de contrepoint sophistiqués, enrichis par l’écho. Leurs amplitudes variables forment, dans le temps, des structures complexes comparables à des mandalas, dans l’étude desquels J.D. Emmanuel était fort versé. Son effet « ligne claire », la beauté simple des timbres mis en jeu, la clarté absolue des structures justifient toutefois qu’on continue d’écouter cette musique, près de trente ans après sa composition.

Sa plus grande beauté tient surtout aux effets de désorientation très particuliers qu’induit la musique. Au bout de deux minutes de nappes et de boucles étagées sur toutes les gammes de fréquences du spectre (superbes effets de basses cardiaques), et tournant sur des vitesses différentes, avec des effets de miroitement dus au delay, l’appareil auditif le mieux constitué attrape le tournis. Chaque partie s’ouvre et se ferme sur un fondu, plutôt que de s’enchaîner sans solution de continuité avec la suivante. On passe comme ça, par des effets de vide et de silence assez spectaculaires, d’un morceau à l’autre, d’une partie du jour à une autre, comme si l’on traversait le temps dans un état de conscience altéré pour entrer dans un état de transe ou de coma, avant de s’éveiller ailleurs, dans le temps ou l’espace. Avec une technologie et un vocabulaire musical rudimentaire, sans pousser la radicalité jusqu’à concevoir des pièces de plusieurs heures ou de plusieurs jours comme le faisait La Monte Young – c’est pourtant de tels enjeux formels qui sont à l’horizon de cette musique – Emmanuel parvient à donner un corps sonore singulièrement présent à ses dadas spirituels : voyage dans le temps, métempsycose, relation de l’être avec le tout de l’univers, ouverture de son propre espace intérieur.

Pour toutes ces raisons, qu’on souscrive ou non à la musique elle-même et aux déclarations du gaillard, l’oeuvre d’Emmanuel reste une zone d’ombre les plus fascinantes de la musique moderne, le fragment qui restaure la continuité entre expériences électro-acoustiques savantes (Stockhausen, Lachenmann) et dealers d’opium synthétique profanes, entre grand-guignol new age et radicalité des enjeux formels.

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