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Grimpons sur ce bateau même s’il tangue, même s’il ne file pas droit. Au fond, Declaime a toujours été comme ça, trouble et chancelant, débordant d’amour et de tristesse, scié par la beauté des fleurs que le seigneur a mis sur cette Terre, déçu par sa vie et par les hommes. Et on n’a jamais bien su qui il était, d’ailleurs. Lorsqu’il s’essayait à la rime sur les mixtapes de Babu, noyé dans la Funk Farm, il n’avait pas de nom. Lorsqu’il se ramollissait le crâne en studio sur le Coast to coast de ses Alkaholics de homies, ça devenait plus clair, il se surnommait Declaime. Sur le triple hamburger vinyle Andsoitisaid qui claquait entre les doigts de milliers de backpackers en 2001, il confirmait. Et puis un jour, le dandy plié à la weed quitte sa cité d’Oxnard et annonce qu’il sort sur Stones Throw des halos de lumière spirituelle chantés par lui-même. A lil’ light, gorgé de soul trouble, est enregistré sous son vrai nom, Dudley Perkins. Pour faire le point sur ses identités, ce même Dudley sort sous le nom de Declaime Conversations with Dudley, un disque lumineux sur lequel le rappeur interroge les troubles psychologiques de l’esprit qui l’a enfanté. Ou comment l’alias questionne l’artiste, le génie sa lampe et l’ombre, son objet.

Declaime est un génie à la hauteur du défi. Un timbre finement éraillé accueille qui veut assister à ce prêche si proche du bitume et du Pacifique. Il reprend ce que la vie lui a enlevé, « This is illmindmuzik, now watch how i use it ». Fais rimer « picture » avec « picture », saute sur des phases simples et des allitérations faciles qu’il débite avec un aplomb qui fait douter. Entraînant ses homies sur les collines californiennes, il leur dit la messe et exulte mille joies quotidiennes. Son beau-père ne lui a jamais appris le base-ball mais il s’en est sorti, c’est la vie qui tend ses bras. L’extase rapologique du magnifique Heavenbound célèbre ainsi la puissance du très haut, backé par un coeur d’enfants sous acide qui étirent des samples de soul ensoleillée. Souple et cassé, le timbre du jeune Declaime dessine un disque en velours, lumineux et confortable, un pansement pour les b-boys qui écoutent trop de rap dingue et deviennent fous. Declaime prêche la paix sonore, la paix visuelle, la paix musicale. Il pourrait enregistrer un disque de silence qui enchanterait l’univers. Madlib et Oh No qui se partagent les recettes musicales débordent d’idées, de cloques electro en soul malaxée (Neverending), louent d’épaisses basses qu’ils compriment dans des machines approximatives, approchant un rap californien cassé, brouillé. Mais des tourments prennent le pas sur les visions béates. Et lorsque Madlib cartonne son cul à coup de samples cramés au 220 volts, Declaime mue son flow en un coulis de sentences définitives. Take a walk through the mind of Declaime : trébuchez sur des cafards, combattez des démons et sortez au plus vite par la bouche en une phase au goût puissant. Protégé par des anges, Declaime narre un combat allégorique face à ses diables sur fond de tam-tam et jette sur ses adversaires le prêche illuminé de Songs in D minor : what’s up, world !!?. Dans le noir, il écrit Dearest desiree, une lettre à sa fille née alors qu’il était absent. I was in bootcamp, baby… Declaime implore, maudit un destin foutu et pleure. Rien ne bouge. Même Madlib hésite à placer ses notes, le rythme est rare et le producteur cache ses mélodies.

Mesuré, moelleux et rugueux à la fois, d’une beauté fuyante, discrète, Conversation with Dudley est un voyage entre les neurones troublés d’un homme qui vit, d’un coeur qui bat de manière erratique, source d’une introspection touchante.