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Un intervalle répété une fois seulement, une échelle ascendante immédiatement esquissée le balaye : la douceur et le registre grave de la harpe bèguèna nous enveloppe aussitôt, nous plonge dès ce bref prélude dans une torpeur enchanteresse. La voix d’Alèmu Aga semble naître de cette vibration feutrée : à peine chuchotée, grave également, chaude, elle semble tout à la fois ne s’adresser à personne, tournée vers son dedans, et nous prendre comme son unique confident, dans une troublante proximité de l’esprit et du coeur. La quiétude surnaturelle qui émane de ce chant à voix basse épousant strictement la ligne très simple et les rythmes de la lyre, posé sur une fondamentale à laquelle il revient sans cesse, nous ravit d’emblée hors du temps. Le mouvement berceur de la bèguèna, cette grande lyre dont les origines semblent remonter aux temps mythiques du Roi David, nous lave et détache aussi sûrement du réel que la tampura indienne qui, de trois notes, dessine un espace sacré soustrait aux lois ordinaires du monde. Ces deux instruments présentent en outre une caractéristique commune : un dispositif fait « friser » les cordes et double leur vibration d’un léger tremblement métallique. Il est au demeurant le seul « ornement » d’une musique et d’un style aussi dépouillés qu’il est possible. La voix ne s’autorise aucune échappée mélismatique, aucun des attributs de la virtuosité ne vient perturber le calme débit de la psalmodie : pas d’écart de registre, pas de notes coulées, d’inflexions précieuses, de chatoiement vocal. Le jeu instrumental comme le déroulement de la ligne vocale sont d’une sobriété sans défaut. Sobre mais point austère, cette musique fascinante engendrerait même certain sentiment voluptueux. Son contenu est pourtant bel et bien religieux. L’Ethiopie, convertie dès le IVe siècle, est l’une des plus vieilles région chrétiennes du monde, bien avant l’Occident, et les Coptes (terme qui désigne à l’origine tout simplement l’Egyptien en Grec, mais dont le sens aujourd’hui est entièrement confondu avec son acception religieuse) ne connaissent pas de musique profane à proprement parler. Si la pratique d’Alèmu Aga n’est pas liturgique, elle privilégie néanmoins la louange de Dieu, sans exclure toutefois l’immiscion d’un héritage des traditions populaires ou des fabliaux. S’y faufile surtout un art du double sens où tout Éthiopien décèlera la part de critique sociale et politique qui lui est adressée.

La dictature stalinienne interdit pendant vingt ans toute apparition publique de la bèguèna et son enseignement institutionnel fut supprimé. Aujourd’hui l’instrument et l’art qui lui est associé sont en voie de disparition et semblent condamnés. La beauté sidérante de cet enregistrement (saluons le travail exemplaire de la collection « Ethiopiques » dirigée par Francis Falceto), témoigne de la perte immense dont aurait à souffrir le « patrimoine de l’humanité », dont il est si souvent question aujourd’hui : pas moins que sa capacité à faire silence.

Alèmu Aga, bèguèna. Enregistré à Boulogne en février 1994

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