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La voiture n’est pas toute neuve, le sujet non plus. Au volant d’une DS, Martin, le narrateur de ce roman ici et là présenté comme événementiel, tourne autour de la capitale endormie, sur le périphérique. Sur le siège passager, une femme plus jeune que lui, représentante de la génération suivante : Marie est la fille de Treize, le frère d’armes avec lequel Martin anima, dans la France pompidolienne, la branche militaire de la Gauche Prolétarienne (la « Nouvelle Résistance Populaire », nom révélateur d’un rapport fasciné à la mythologie du maquis et aux années d’occupation). Jean Rolin, le frère du romancier, avait déjà évoqué cette époque dans son roman L’Organisation, voici quelques années ; l’auteur de L’Invention du monde, sous les auspices de Marcel Proust (une citation du Temps retrouvé, qui réapparaît à plusieurs reprises tout au long du texte), propose pour sa part une séance de diapositives mélancolique où se mêlent la nostalgie d’une jeunesse héroïque et un curieux penchant pour l’autoflagellation.

Tigre en papier aurait pu être un roman d’idées, une réflexion originale sur ce que Gil Delannoi avait appelé les « années utopiques » ; Olivier Rolin a préféré l’album photos, l’attitude vaguement embarrassée du vieux routier révolutionnaire fanfaron confronté à l’indifférence de ses cadets, le lieu commun du regard sur un passé qu’on sait plus ou moins ridicule mais dont on ne peut pas s’empêcher d’être fier. Dans un style parlé et accidenté où le « tu » renvoie peut-être à une manière de mise à distance critique, Martin, arrivé à « l’âge des clubs de gym et des examens du côlon » (comme c’est élégamment dit), se raconte donc à Marie et commente ses souvenirs, cliché après cliché : « Et puis il y avait Raymond, un retraité de la RATP, un des rares dont je garde un souvenir ému » ; cette photo-là, « elle a été prise pendant l’été soixante-neuf, tu te rends compte, sept ans avant ta naissance, déjà on ne prenait plus de photo, ça évoquait trop les vacances bourgeoises ». Expédition au Vietnam, enlèvement du Président d’Atofram (reprise romancée du kidnapping du général Buchalais, patron de Framatome), relecture amusée du Petit livre rouge : Olivier Rolin enfile les morceaux de bravoure dans une longue conversation avec lui-même (sa passagère ne dit pas un mot), dialogue parfois cocasse du quinquagénaire empâté avec sa propre jeunesse.

« Quand on regarde les choses presque trente ans après, dis-tu à la fille de Treize, il y a de quoi se marrer » : il ne croit pas si bien dire. De lieux communs (« Ce que je crois, c’est qu’on a été la dernière génération à rêver d’héroïsme. Maintenant ça vous paraît ridicule, bon pour des cloches ») en autoportraits délibérément pathétiques (ces révolutionnaires-là ne mettaient jamais de balles dans leur pistolets, « pour ne pas risquer de tuer ou de blesser quelqu’un par erreur » ; kidnappant Chalais et le casant dans une malle, ils prenaient soin de lui mettre « un petit coussin pour le confort »), de remarques de comptoir sur l’époque (le cynisme d’une jeunesse dépolitisée, la platitude de sa culture de masse quotidienne : c’était mieux avant) en remise en question générationnelle (« ce que je méprise, c’est la démagogie de ma génération à moi vis-à-vis de la vôtre »), le romancier rate complètement sa réflexion sur la transmission et l’héritage politique. Dans sa DS en révolution autour de Paris, Rolin tourne en rond. Ses années mao méritaient peut-être plus que ce curieux exercice de semi-contrition dont le style ne rattrape guère la pauvreté. Polie, Marie l’a pourtant écouté parler toute la nuit. « Je te barbe pas ? Non ? » Un peu, si.

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