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Surtout ne pas croire que les Etats et les mafias s’opposent réellement, qu’il existe une quelconque rivalité entre eux. Leurs intérêts sont communs. Les mafias étant parfaitement à l’aise dans le système mis en place par les Etats. Seuls, parfois, les moyens de procéder diffèrent entre ces « entreprises commerciales avancées ». Maintenant que nous sommes plongés dans des sociétés immatérielles, où le temps et l’espace s’effacent, où les capitaux circulent en toute liberté et plus rapidement que la marchandise, plus aucun ordre de grandeur n’existe entre les biens physiques et les services financiers. De l’argent manipulé pour retarder l’implosion du système ?

Retour en Sicile, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Dans Le Sicilien, nous suivons les mutations d’une ville, Palerme, et l’évolution d’un homme, Marco Riccione. On y apprend la présence de bureaux américains -suite à la « négociation du pacte secret qui permit aux Alliés de s’assurer les services de la Mafia ». A la périphérie de ce monde, un autre homme, Bradley, agent de la CIA faisant ses classes auprès de Marco, le spécialiste, pour connaître ses méthodes. Un personnage « ayant toujours fait preuve d’imagination, ainsi que d’un louable esprit d’initiative ; il ne laissait aucune considération le détourner du but à atteindre » : il en donnera la preuve (ajoutée à la trahison) à la fin du récit, lorsqu’il fera effacer toutes les traces pouvant mettre en cause ses services après l’assassinat d’un président (Kennedy, entre les lignes, par le jeu de la fiction magnifiquement transposée par Norman Lewis).

Entre-temps, Marco aura laissé échappé son destin. L' »Homme d’honneur » qu’il était se sera mué en malfrat. Il appartenait à ces hommes qui possédaient cette « qualité de détachement qui confinait à l’oubli de soi et les préparait à une action froidement efficace ». C’était avant les pratiques de meurtre généralisées. Tout fout le camp ! Marco sera conduit à l’exil pour de nouvelles « responsabilités », sous un nouveau nom, celui de Mark Richards. C’est aux Etats-Unis qu’il ira parfaire son éducation. Ensuite pour une mission à Cuba, où les trafics, malgré les grondements de la révolution qui s’annonce, se multiplient. Rien ne viendra troubler cet ordonnancement, jusqu’au moment où son passé viendra lui exploser à la figure (rattrapé par les Fédéraux pour une ancienne histoire d’exécution ; frère victime d’une vendetta ; dissensions avec son épouse, engagée contre la mafia locale). Dès lors, nous suivrons pas à pas sa chute inexorable.

L’art de Norman Lewis tient à la limpidité de son style et à son goût pour les forces obscures (basé sur des expériences personnelles ; à ce propos, la lecture de la préface n’est pas inutile). En trois ou quatre lignes, il plante un décor, convoque des personnages secondaires qui se fondent à l’ensemble. La mise en scène offre de beaux mouvements. Il n’y a pas à tergiverser : on y est ! Dans ce roman, Le Sicilien ou la destinée d’un homme qui ne fut jamais son propre maître, comme dans tout ce que nous avons pu lire de son œuvre.

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