5
sur 5

Le rock est grand et Michka Assayas est son prophète. A travers cette impressionnante somme biblique, qui fait déjà référence, c’est à notre propre destin que nous renvoient Assayas et ses collaborateurs. Après une préface quelque peu convenue mais éclairante sur la démarche de l’auteur, le lecteur est plongé dans un déluge de vies perdues, de révolutions avortées ou d’utopies fracassées contre le mur du réel. La grande force de ce que le poète latin Horace nommerait « un monstre informe » (plus de 2 500 pages) consiste toutefois en une unité miraculeusement trouvée. Les écueils étaient nombreux : quelles sont les frontières de ce « continent rock » ? Qu’il y a-t-il de commun entre Miles Davis et Elvis Presley, entre Jeff Buckley et Alain Chamfort ? Comment se montrer à la fois indispensable au profane et à l’initié ?

Ce tour de force opère pour plusieurs raisons. En laissant une grande liberté à ses collaborateurs, avant tout des passionnés sans être des grands noms (Yves Bigot excepté), Assayas a su profiter de compétences indéniables et d’un enthousiasme parfois jubilatoire et communicatif. Nous songeons à la réhabilitation du reggae, genre finalement méconnu et éclipsé par les étoiles Marley et Tosh, dans laquelle se jette aveuglément le très convaincant Bruno Blum, ou encore aux longs développements consacrés aux chanteurs yé-yé (l’inénarrable Antoine, le très discret Michel Berger ou l’incontournable Johnny) par Jean-William Thoury, préalable indispensable à l’introduction d’une vague rock dans notre beau pays. Certes, certains articles virent parfois à l’hagiographie, notamment pour toutes les têtes couronnées du rock’n’roll (Elvis, Buddy Holly, Chuck Berry…), mais ne saurait-on pardonner à ces apôtres de bonne foi ? D’autant plus que la qualité générale des textes est tout à fait remarquable. Tâtonnant quelque peu sur les premières lettres, le dictionnaire prend véritablement de l’ampleur pour culminer avec l’exceptionnel article consacré à Neil Young. Composé à quatre mains par Yves Bigot et Michel Houellebecq, il concrétise à lui seul les aspirations de ce dictionnaire : la restitution d’une vie à travers ses tragédies, morts et renaissances, et l’apologie d’une « perfection qui naît au milieu du chaos ».

En outre ce dictionnaire, loin de compiler des biographies assommantes flirtant avec la nécrologie, est un objet bien vivant : les notices renvoient sans fin les unes aux autres par le jeu des références multiples et des influences assumées sciemment ou non, si bien que la lecture risque de se poursuivre bien tard dans la nuit (ou très tôt à l’aube c’est selon). Qu’on en juge par la notice du Velvet Underground qui vous conduira jusqu’à R.E.M. ou Joy Division, en passant par Patti Smith, en revenant par Bo Diddley ou T-Bone Walker, sans oublier les articles spécifiques réservés à Nico et aux frères ennemis John Cale et Lou Reed. L’univers du rock ne se limitant pas à ses interprètes, des espaces ont été dévolus judicieusement à ceux qui l’ont fait : producteurs géniaux et paranoïaques (Malcolm Mc Laren, Phil Spector…), chroniqueurs déjantés mais extralucides (Lester Bangs, Nick Kent, avec un petit regret pour l’absence de son quasi homonyme Nik Cohn) et même instruments de légende indissociables du mythe rock (guitares Gibson et Fender). Il faut ajouter à ça un index indépendant, regroupant l’ensemble des interprètes, albums et chansons cités par le dictionnaire (outil qui fera la joie des junkies de l’exhaustivité), ainsi qu’un glossaire fort précieux qui vous permettra de briller en société. Des oublis ? Oui, il y en a, mais nous abandonnons à d’autres ce fastidieux recensement qui ne fait guère sens (des rééditions sont à attendre). Une bienveillance coupable pour des artistes mineurs ou négligeables ? Sans aller jusqu’à dire qu' »Yvetot vaut bien Constantinople », Michka Assayas revendique un rejet de toute discrimination et un effort pour restituer la juste place de chacun dans l’épopée du rock. Ce Dictionnaire du rock, dans son désir impossible de totalité, se présente davantage comme un cliché panoramique, à un moment où le rock se retrouve à la croisée des chemins. L’histoire reste toujours à faire.

PARTAGER
Article précédentBonga – Angola 72-74
Prochain articlePsycho