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Maître Peyrani rencontre Aurora, une vieille connaissance perdue de vue, près du Piémont, dans la région frontalière entre la France et l’Italie, cette région où l’on ne sait pas vraiment où l’on est mais que l’histoire a marquée cruellement par le sceau de la tromperie et des trahisons. L’écho des fusillés n’y retentit plus mais les fusilleurs sont encore là. Les loups n’ont jamais quitté ce versant du monde. La question mise en jeu par l’histoire elle-même, est celle du pardon. Pour Maître Peyrani, homme de justice, il s’agira de comprendre qui fut réellement son meilleur ami, Silvestri. Rien de plus difficile. Deux portraits prétendument fidèles, s’opposent en tout point : Aurora en fait un vrai diable, un maître chanteur habile et méchant qui aurait détruit sa vie et son couple. Pour Peyrani, il fut tout le contraire, un homme doux, un poète à la sensibilité à fleur de peau, un faible digne de compassion. Les arguments se développent avec force et vraisemblance, sans qu’il soit possible à aucun moment, de prétendre connaître Silvestri, personnage fait de quiproquos. Curieusement, plus il nous échappe, plus il nous est proche, comme si la véritable entité d’un individu ne pouvait s’appréhender qu’à l’aune du paradoxe et de la contradiction.
Mario Soldati a construit son livre comme un jeu de miroir et l’enjeu n’est très vite plus de savoir où se cache le vrai Silvestri mais de savoir si l’on peut jamais connaître quelqu’un, à commencer par soi. Quelles sont les raisons propres et subconscientes de chacun d’idéaliser le faible, d’en faire le personnage bon et inoffensif que nous nous sommes habitués à reconnaître, aux dépens même de la réalité ?
Mario Soldati aime raconter des histoires. Il possède ce génie italien du conteur malin qui entraîne le lecteur avec nonchalance dans un sujet a priori banal mais qui peu à peu implique intimement son lecteur. Sous un air de badinage évoluent des interrogations essentielles. L’angoisse ne montre jamais son visage, elle est l’ignorance qu’on a du monde.
L’avocat, rongé par le doute, échoue dans une vallée aux versants fraîchement couverts de neige. Coin du monde qui n’appartient qu’à l’histoire. A la question de savoir si nous pouvons pardonner, Soldati rétorque que l’erreur, c’est de croire que c’est toujours les autres qui méritent notre pardon quand nous nous trompons sur eux, sur nous-mêmes. Ce constat est amer. Dès le départ, on s’était perdu. La vie ressemble parfois à une roulette, à un mauvais pari. En l’occurrence, celui qui juge perd tout.

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