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Les universitaires font souvent comme si. Comme si l’on pouvait étudier un auteur en se passant d’analyser le rapport passionnel que l’on peut entretenir avec lui. Les livres d’écrivains qui se penchent sur un des leurs ont souvent ceci de passionnant qu’ils prennent ce rapport fusionnel comme objet d’étude.
Marie Redonnet l’explique, l’œuvre de Jean Genet s’est imposée à elle à un moment de sa vie qu’elle désigne comme la fin d’un cycle. Après avoir écrit sur Matisse, elle a éprouvé le besoin de prolonger son travail réflexif avec cet essai. Quand son œuvre à elle interroge l’idée du « deuil et de l’héritage » qu’elle aurait en partage avec sa génération, elle décide d’étudier Genet, l’orphelin, le voleur, le pédéraste, l’exclu de tout héritage, qu’il soit familial ou national -cf. le scandale lors de la première des Paravents. Genet offrirait en ce sens la possibilité de s’interroger sur un pan de notre réalité. Il aiderait l’auteur de Nevermore et ses lecteurs à « penser cette question d’une nouvelle histoire » qui pose problème à la jeune génération.

Pour ce faire, Marie Redonnet entrelace analyse thématique et trame chronologique. Elle pénètre dans le palais des glaces et montre Genet figurant des personnages à l’identité toujours complexe, faite de miroirs et de masques. Elle étudie ces masques sans se laisser prendre au vertige du kaléidoscope.
Par bonheur, elle n’oublie jamais d’inscrire son travail poétique dans cette perspective. Ce faisant, elle rend l’auteur du Journal d’un voleur à la littérature. La langue française qu’il aimait tant depuis qu’il en avait eu la révélation avec Ronsard est la langue du dominant : du colon, du bourgeois, de la bonne conscience. Après l’épisode douloureux de la publication du Saint Genet de Sartre, après l’épisode du train qu’il relate dans ses deux essais esthétiques, le théâtre de Genet gagne en liberté ; il ose la bouffonnerie. Les postiches dénoncent les masques du pouvoir, la langue gagne en vitalité et il lui restitue audacieusement le mouvement qui lui est propre.

Parce qu’elle a su rendre ce mouvement, Marie Redonnet a écrit un livre indispensable à qui veut prolonger sa lecture du Miracle de la rose ou des Nègres. Mais il intéressera également tous ceux que la littérature française contemporaine mobilise. Ecrivain baroque jouant avec les masques, Genet a composé une œuvre dans laquelle le corps et son mal-être occupent une place centrale. Avec Duras et d’autres, il a ouvert l’espace littéraire à des images -le malaise que l’on éprouve à habiter son propre corps sans faire corps avec lui- qui parlent de l’œuvre elle-même et qui, par là, enferme le texte dans un jeu de miroirs et d’interrogations sur la forme. S’il invente une « modernité pionnière », c’est à n’en pas douter dans et pour les années 50. Lorsque Marie Redonnet s’interroge sur la « nouvelle histoire », c’est sans voir qu’elle s’est peut-être intéressée à Genet pour mieux comprendre dans quelles impasses une certaine littérature française s’enferme encore, en ne renonçant pas à Genet. Pas d’héritage.

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