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Léo Strauss et Alexandre Kojève, deux figures éminentes de la philosophie de l’après-guerre, nous convient à une lecture d’un dialogue méconnu de Xénophon, le Hiéron ou Traité sur la tyrannie, mettant en scène un sage et un tyran. Depuis Machiavel, la politique a quitté le domaine des valeurs et de l’idéal pour aspirer à la scientificité -la science devant rendre l’homme maître et possesseur de la nature, y compris de la nature humaine. Ce déplacement rend possible, selon Strauss, une extension de la tyrannie qui s’opérera « soit d’un seul coup et sans pitié, soit par une évolution lente et douce ». Or, Xénophon, dans son dialogue, aborde ce sujet d’une manière étonnement moderne et « machiavélique ». Aussi, ce qui intéresse Léo Strauss dans ce Traité, ce n’est pas seulement le plaisir de retrouver « la noble réserve et la calme grandeur des classiques » ou les subtilités et l’ironie du dialogue socratique, mais surtout la possibilité de prendre à sa racine le problème de la tyrannie. Il se livre à une étude méticuleuse du texte de Xénophon, à la manière d’un détective, relevant des indices, essayant diverses pistes et tentant de déchiffrer ce qui est dit, chuchoté entre les lignes.
Le résultat est édifiant, mais il ne satisfait nullement son ami et contradicteur Alexandre Kojève, grand introducteur de Hegel en France, et qui rédigera un commentaire de l’étude de Strauss sous le titre Tyrannie et sagesse. Leur style et leur démarche sont en complète opposition. Là où Strauss avance prudemment et minutieusement, Kojève, rompu à la dialectique hégélienne, développe de fulgurantes intuitions. Il pose à son tour la question du rôle et des responsabilités du philosophe -ou de l’intellectuel- face au pouvoir politique, et expose son interprétation de la fin de l’Histoire et de l’avènement de l’État universel. Le débat entre ces deux philosophes que tout oppose se poursuit dans leur correspondance. C’est à un échange à fleurets mouchetés que se livrèrent, pendant plus de trente ans, deux des penseurs les plus en vue de leur génération, épinglant ça et là quelques-uns de leurs contemporains.

De la même manière que le dialogue socratique, cette correspondance nous rappelle que la philosophie ne baigne pas dans l’éther, l’abstraction pure, mais qu’elle trouve son origine dans des personnes, dans leur vie et dans leur lutte, et qu’elle constitue sûrement, en tant que dialogue, l’ultime rempart contre la tyrannie.

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