Victor Hugo ? Voici ce qu’il évoque à des lycéens d’aujourd’hui : un « bel enfoiré » qui « n’est pas tout seul dans sa tête », incapable de « parler normalement comme les autres ». Il se trouve que dans La Croix, en 1885, on pouvait lire cet hommage au poète: « Il était fou depuis plus de trente ans / Que sa folie lui serve d’excuse devant Dieu. Plaignons ceux qui vont lui décerner l’apothéose et prions pour lui ». Les paroles de ce pieux journaliste auraient-elles été entendues ? Le Dictionnaire de la bêtise suivi du Livre des bizarres est la réédition d’une anthologie composée en 1965 par Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière, aujourd’hui augmentée de 50 ans d’Histoire car « la bêtise ne s’arrête jamais et des idiots se révèlent chaque jour ». Si certains auteurs cités n’ont pas marqué l’histoire de la pensée, les idioties qu’ils ont osé fixer sur papier sont mémorables. Quant à ceux qui, au contraire, demeurent d’illustres intellectuels, poètes ou écrivains, le contraste est troublant : les aléas de la conscience mènent parfois les plus fins écrivains à de grandes erreurs. Exemple Balzac qui, dans La Cousine Bette, écrit : « Un commissaire de police répond silencieusement : “Elle est folle” ». (Relisez attentivement cette phrase plusieurs fois).

Sont ainsi archivés près de 100 ans de lectures et quelques milliers d’extraits littéraires, historiques, journalistiques, religieux ou philosophiques, témoignant des différentes facettes de l’imbécilité : l’ignorance, la peur, la maladresse, l’abus de logique, etc. La bêtise peut certes être perçue comme la première étape de l’accès à l’intelligence, comme le fondement brut et naïf de tout jugement, mais elle se révèle surtout dangereuse dès qu’elle tombe dans l’écueil d’une assurance aveugle. Surprenant, le Dictionnaire invite aussi bien au rire qu’au triste sentiment du « déjà-vu », autour de polémiques qui nous agitent encore aujourd’hui. Entre l’affirmation anachronique selon laquelle « le clonage de mammifères par transfert de noyau est biologiquement impossible » (J. McGrath et D. Solter, Science, 1984) et l’enthousiasme mensonger du « TOUS SAUVES SUR LE TITANIC APRES COLLISION » (« une » du quotidien The Evening Sun, 1912), d’effrayantes constantes de la bêtise émergent : les indiens d’Amérique « mangent de la chair humaine dans la terre ferme. Il n’y a pas de justice chez eux. Ils ne respectent pas la vérité sauf quand elles leur profite » (Thomas Ortiz, 1530), ou « le sida nous est venu d’Afrique et provient de copulations de Zaïrois avec le singe vert » (Claude Cornilleau, président du parti français et européen, 1989). La bêtise, la pire des contagions ?

 

« Le Dictionnaire de la bêtise (suivi du Livre des Bizarres) », de Guy Betchel & Jean-Claude Carrière (Robert Laffont)