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Parfois, les malheurs d’une vie découlent de peu de choses : l’armée (un père officier dans l’armée anglaise), les ordres (notre auteur obtint la cure d’un village -Sutton- près de York), le mariage (il épousa l’acariâtre Elizabeth Lumley), ou l’insouciance d’une mère, d’où tout est parti -cette dernière à son époux, au moment de la conception de notre héros, Tistram : « Dites-moi, mon ami, je vous prie, (…), n’avez-vous pas omis de remonter la pendule ? ». Ces conditions réunies peuvent engager à la vocation littéraire. Ainsi, longtemps Laurence Sterne négligea ses offices pour chasser la perdrix. Et consomma breuvages et cailles du comté au sein d’une société de bons vivants, les « démoniaques ». Cette société rehaussa peut-être son goût pour la bouffonnerie. Quoi qu’il en soit, pour oublier les servitudes et la société des hommes, il commença l’écriture, à l’âge de 46 ans, de cet audacieux roman (dont on soulignera l’étonnante course poursuite à laquelle il se livre avec le lecteur, ainsi que les inventions typographiques et romanesques multiples). Sa précédente traduction datait du lendemain de la guerre. Le voilà qui rejaillit par la grâce d’une traduction exemplaire et d’un appareil critique – pour parler comme les pléiadeux (or, c’est tout son contraire) – qui ne l’est pas moins. Rien n’est laissé au hasard. Livre dans le livre, essai à part entière de Guy Jouvet, qui a su restituer de manière limpide tout ce qui touche à l’oeuvre.

Mais reprenons. A York, lorsque la bonne société eut l’ouvrage entre les mains, elle s’étouffa. Tandis qu’à Londres, puis en France et en Italie (on l’apprendra dans les prochains tomes), cet esprit prêt à scandaliser les consciences molles fut célébré. Car Laurence Sterne se livre à un véritable massacre des illusions, à un saccage des conventions (église, esprit de sérieux). La digression occupe un terrain prépondérant. Les sujets sont variés : l’amour, l’amitié, les fortifications, etc. Tous convergent vers un même point. Car au centre de cet univers en perpétuel mouvement, se trouve le bien nommé Tristram Shandy. Autour de lui gravitent son père, Walter, piqué de philosophie, son oncle Toby (personnage Donquichottesque) et son serviteur Trim (nouveau Sancho), deux âmes solides et simples, et sa mère, pâle figure perdue parmi ces esprits burlesques.

L’auteur emprunte à Rabelais pour la peinture des caractères, à Diderot, mais aussi à la philosophie de Rousseau. Le procédé cyclique de sa Comédie humaine, faite de bonds successifs, passant du coq à l’âne tout en maintenant le lecteur constamment entre le rire et les larmes, permet de ne jamais perdre de vue la question centrale : celle de la fécondation, cause de tous nos maux. Le ton est celui de la conversation ; celle d’une société qui pouvait amuser ou tuer d’un seul mot. Rapidité et humour reflétant les intentions de l’auteur : la littérature comme puissance sereine de désordre. Une grande oeuvre orchestrale. La première, bien avant l’Ulysse de Joyce.

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