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sur 5

Les écrivains contemporains japonais dérangent le lecteur occidental, peut-être plus encore que leurs voisins asiatiques. Leur univers romanesque est « riche » de douleurs sourdes, difficiles à démêler et masquées par une sorte de barrière qui refoule tout éclaircissement, tout en progressant avec entêtement vers les sources du mal. Mukôda, née durant l’entre-deux-guerres, a vécu dans un Japon traditionnel et connu les grands bouleversements socioculturels de la fin du xxe siècle. Ses récits recueillis dans Menteur ! traitent des chemins de traverse qu’emprunte parfois la vie courante, de ces petites choses que l’on dit, que l’on se dit afin de se faciliter le quotidien. Chaque histoire met en scène des familles, des couples, bref des structures canoniques, qui véhiculent en leur sein nombre de passions, de trahisons et d’ennuis. Comme un élément indispensable, indissociable de la vie sociale, le mensonge est là, omniprésent. Certains, parmi les personnages, l’ont pratiqué en leur temps et guettent dorénavant ses conséquences ; d’autres se retrouvent face à lui des années plus tard, se révoltant contre le bouleversement radical que sa présence soudaine occasionne.

La grande force de Mukôda est de traiter un thème à la fois universel et intimement dérangeant. Ses personnages suscitent autant la compréhension qu’une manière de pitié teintée de mépris. Dans Le Manhattan, le personnage principal, Mutsuo, récemment quitté par sa femme, recouvre une lueur d’espoir et de dynamisme avec l’ouverture d’un bar, à proximité de chez lui. Quand il découvre que l’endroit est tenu par une femme, « la souris [fait] tourner sa petite roue plus glorieusement que d’ordinaire » dans sa tête. Au bout du compte, la femme est mariée ; Mutsuo n’a plus qu’à retourner à ses constatations post vie conjugale : « Le pain rassit en trois jours. Le pain de mie moisit en une semaine. Au bout d’un mois une baguette devient dure comme du bois. » Plutôt que de faire face à lui-même, de prendre en compte les accusations de médiocrité lancées par son épouse, il se raconte des histoires, meuble son quotidien de constatations inutiles et persiste dans sa propre médiocrité. Mais qui peut lui jeter la pierre ? Qui n’a jamais cherché à atténuer un sentiment de solitude, de douleur de vivre par de petits retranchements illusoires ? Plutôt qu’une mise en accusation, ce sont ces questions que posent les récits de Mukôda. Avec la certitude de n’obtenir que des réponses en suspens.