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Aujourd’hui que la liberté, le dévoilement des plaisirs et la subversion sont prêchés par des endormis avançant bras tendus et le regard éteint, il est urgent d’aller demander conseil aux vrais maîtres. Il y en a encore. S’ils se cachent, c’est pour sans doute agir plus efficacement, à l’écart des sphères littéraires de Paris, publiant en toute discrétion des livres nourris directement au sein du style et de la vérité. Les Soleils révolus de Gabriel Matzneff font partie de ceux-là.

De 1979 à 1982, l’auteur de La Diététique de Lord Byron mène une existence redoutable. Aimé, amoureux perpétuel, il fait la conquête de jeunes femmes (presque majeures et consentantes) et doit, en conséquence, gérer un emploi du temps érotique surchargé. Avec en période faste, jusqu’à neuf maîtresses à la fois, on comprend l’organisation quasi militaire qu’un tel investissement exige. Elles s’appellent Marie-Elisabeth, Denyz, Isabelle, Pascale, Hadda, Manon, etc. Chacune a sa personnalité, son exclusivité et ne voir en elles qu’un simple nom de code sexuel trahirait l’auteur qui les aime sincèrement (on songe à Marie-Elisabeth et à son génie de la pertinence). Chrétien orthodoxe dont la communauté a honte, Matzneff est un authentique libertin. Mais a-t-on jamais compris les libertins ? Qui sont-ils, d’ailleurs ? Des civilisateurs. Et la société, cet œil vigilent, n’apprécie guère de telles échappées entre les mailles du temps ; la répétition des scènes amoureuses, des voyages, des instants de solitude et de méditation expriment, justement, cette temporalité différente. La vie, nous montre cet aventurier, est un règne à reconquérir d’urgence. Il y a, pour cela, plusieurs moyens : l’art, dont le devoir est de s’y confondre ; mais aussi une acuité dans le gain des sensations, des émotions de toutes sortes, de l’isolement et du mépris. Le désespoir, Matzneff l’a « tonique » : il s’évade, depuis son grenier parisien ou à partir d’une plage marocaine au crépuscule. « La langue française est avec l’amour, mon seul rempart contre le désespoir et la folie », tout comme ce culte miraculeux de la « différence » qu’il célèbre chaque jour : « Aimer quelqu’un de très différent de soi, par l’âge ou par le sexe, ou par l’un et l’autre, conjugués, c’est passer de l’autre côté du miroir ». Apolitique, étranger aux carrières, fidèle en amitié, bon vivant raffiné et d’une humanité rare, cet écrivain, aujourd’hui, ne fait pas du tout le poids : doté d’un enrichissement à n’évaluer qu’en termes d’intériorité, Matzneff se situe au carrefour des Ecritures saintes, des Antiques, de Byron ou de Casanova. Qui mieux, d’ailleurs, que Casanova lui-même pouvait résumer la position de notre auteur ? « Voilà les plaisirs de ma vie que je ne peux plus me procurer ; mais j’ai le plaisir d’en jouir encore me les rappelant. Et malgré cela il y a des monstres qui prêchent le repentir, et des sots philosophes qui disent que ce ne sont que des vanités ». S’il en est toujours ainsi, la postérité se chargera de réparer les torts.