PARTAGER
5
sur 5

Vous ne connaissez pas encore Le Troisième policier ? Apprêtez-vous à découvrir l’un des romans le plus drôles et loufoques jamais écrits. On avait déjà pu goûter, voici quelques semaines, une nouvelle traduction du premier livre de Flann O’Brien (1911 / 1966), Swim-two-birds (voir Chronic’art # 7…), attentat permanent contre les conventions du genre romanesque dans lequel l’irlandais libérait les personnages de la tutelle de leur inventeur et leur conférait une existence autonome, ce qu’il trouvait beaucoup plus « équitable ». Joyce, qui avait déchiffré le roman avec une loupe (il était presque aveugle à l’époque), avait apprécié l’humour de son compatriote à sa juste valeur. On continuera donc sur notre lancée avec cette nouvelle édition du Troisième policier, roman culte écrit en 1940, refusé tout net par tous les éditeurs de Dublin et finalement publié après la mort de l’auteur, en 1967 : « un nouveau genre de thriller », écrit Linda Lê dans son avant-propos, où O’Brien fait une nouvelle fois preuve d’un manque de respect à peu près total pour la logique, le bon sens, les bonnes mœurs, la sobriété et la manière traditionnelle de raconter une histoire.

Imaginez donc celle d’un jeune homme muni d’une jambe de bois, qui massacrerait un vieillard à coups de pelle, le retrouverait en pleine forme la nuit suivante et débattrait avec lui de la portée philosophique du « non » comme principe de vie ; qui poursuivrait son chemin et rencontrerait des policiers un peu tordus, persuadés que les bicyclettes se transforment en cyclistes et inversement (rapport à un théorème atomique invraisemblable qui, une fois que vous le connaîtrez, vous interdira de regarder le Tour de France avec la même innocence qu’avant) ; qui découvrirait finalement un certain De Selby, savant fou et métaphysicien génial, philosophe doux-dingue dont toute l’œuvre est exposée et analysée dans des notes de bas de page absolument irrésistibles…

On ne résume pas une intrigue comme celle-là mais on comprend que Flann O’Brien, roi du faux-semblant et de la dissimulation (son vrai nom était Brian O’Nolan, et ses célèbres chroniques hebdomadaires dans l’Irish Times, souvent écrites en gaélique et commentées au comptoir de tous les pubs de Dublin, étaient signées Myles Na Gopaleen), prince du non-sens et dialoguiste de génie, soit vénéré comme un maître par une petite clique d’admirateurs des deux côtés du Channel. En France, l’un de ses meilleurs connaisseurs n’est autre que son traducteur, Patrick Reumaux, dont la préface, véritable petite nouvelle exégétique, vaut le détour ; au Royaume-Uni, l’un de ses lecteurs les plus enthousiastes s’appelle Jonathan Coe (lire notre entretien avec l’auteur dans Le Mag), lequel lui fait d’ailleurs un clin d’oeil rapide dans son dernier roman, Bienvenue au club. Si l’on ajoute à cela l’enthousiasme d’un Joyce et le verdict définitif d’une Edna O’Brien (selon lequel Flann forme, avec ledit Joyce et Samuel Beckett, « la sainte trinité des grands écrivains irlandais »), on comprend qu’il y aurait comme un petit scandale à ce que le Troisième policier, roman de l’hallucination et du miroir, de l’illusion et de l’irréel, ne figure pas en bonne place dans toute bibliothèque qui se respecte.