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Bartleby fascine. Gilles Deleuze l’a postfacé, Giorgio Agamben lui a consacré un essai philosophique, Maurice Ronet en a fait un film rare, et François Verret un spectacle de danse. Il est vrai que ce préposé aux écritures créé à la fin du XIXe siècle par Herman Melville dans une nouvelle éponyme (Bartleby, le scribe) avait une curieuse façon de répondre aux requêtes de son employeur. Imperturbable et laconique, Bartleby opposait toujours de sa voix fluette un I would prefer not to comme seule fin de non-recevoir . Une trouée créatrice dans la modernité travailleuse. L’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas ne pouvait rester insensible devant un tel cas pratique. Déjà, dans Abrégé d’histoire de littérature portative, une de ses précédentes fictions parue en 1991, il s’intéressa à une conjuration secrète et loufoque d’artistes et d’écrivains voyageurs -les dénommés shandys– dont l’une des caractéristiques était de pouvoir faire tenir leur œuvre dans une valise, de préférence vide.

Dans Bartleby & cie, E.Vila-Matas va déceler chez ce copiste une maladie : le syndrome Bartleby dont les symptômes sont « un mal endémique, une pulsion négative [et] une attirance vers le néant qui empêche[nt] en apparence certains écrivains de le devenir vraiment ». Ce peuvent être la folie, le suicide, la fuite, le silence, l’exil, la lecture, le passage définitif d’une langue à l’autre, la dynamique brisée, la peur de la page blanche, l’épuisement, la contemplation, la perte d’un être cher… Pour chaque cas, Vila-Matas sort une citation, une anecdote, une référence puisées dans l’histoire de la littérature mondiale venue étayer son diagnostique. Oui « les écrivains du non » et autres « agraphiques » comme il les nomme aussi, forment une bien grande et belle compagnie : Kafka, Walser, Hölderlin, Salinger, B.Traven, Rulfo y côtoient Hofmannsthal, Beckett, Marbœuf, Rimbaud, Bazlen etc. Mais là où l’essayiste aurait cherché à asseoir sa recherche par l’autorité conférée des notes de bas de page, l’espiègle et malicieux E. Vila-Matas agit tout autrement. En écrivain. En écrivain de fiction(s).

Bartleby & cie se présente ainsi comme une encyclopédie dont il ne resterait que les notes en bas de page. Au total : 86 notules dans lesquelles Vila-matas joue de son érudition, et se joue de ses lecteurs. Écrites par son double, Marcelo, un employé de bureau lui-même atteint du syndrome Bartleby, elles sont truffées de chausse-trapes. Là sont présentés des écrivains aux improbables biographies (comme Clément Cadou l’homme qui voulait être meuble), ici des citations trop vraisemblables pour ne pas être apocryphes. On se laisse prendre impunément à ce jeu labyrinthique où se mélangent fiction, réalité, journal intime et supercherie. Tout l’art d’Enrique Vila-Matas est dans le dosage ironique, parfois tragique, des différentes notes de bas de page en forme de palimpseste. Un exemple : passage tiré de la note 17 « Je ne suis qu’une voix écrite, presque sans vie privée ni publique, je suis une voix qui lance des mots, des mots qui, fragment après fragment, énoncent la longue histoire de l’ombre de Bartleby planant sur les littératures contemporaines. […] Je ne suis que flux discursif […] Je les laisse dire, mes mots, mes mots qui ne sont pas de moi, moi, ce mot qu’ils disent, mais qu’ils disent en vain […] il n’y a que trois choses dans ma vie : l’impossibilité d’écrire, la possibilité de le faire, et la solitude, physique bien sûr, qui m’aide pour l’instant à tenir le coup ». Livre jubilatoire Bartleby & cie est totalement à rebours de la production existante. Tant mieux.