3
sur 5

A l’origine, Sukkwan island est une nouvelle, tirée d’un recueil publié en 2008 outre-Atlantique : Legend of a suicide, et qui tient au départ de l’exorcisme. « A mon père, James Edwin Vann, 1940-1980 », dit l’exergue à cette histoire d’une relation père-fils, huis-clos sur une île sauvage déserte, au sud de l’Alaska. Une évidence quand on sait que le père de Vann s’est suicidé alors que ce dernier avait 13 ans.

Sukkwan island, c’est au premier abord un roman dans le genre « aventure / nature » typique de ce que savent si bien écrire les Nord-Américains. Jim est un homme en perte de repères. Ses deux mariages ont été des échecs. Sa carrière de dentiste ne lui apporte aucune satisfaction. Solution à ses malheurs : une renaissance au contact de la nature. Lui, seul au monde, confronté aux éléments, avec à ses côtés, témoin de son renouveau, le fils qu’il a eu de son premier mariage, et qu’il connaît très peu. Roy, 13 ans, vit avec mère et sœur en Californie une vie d’ado lambda, sans désir d’exil avec papa. Pourtant, contre toute attente, quand Jim lui parle de son projet, le gamin dit oui. Père et fils se retrouvent donc seuls, largués par hydravion sur l’île de Sukkwan, avec une petite réserve de provisions, outils, bouquins, et un programme réduit à sa plus simple expression, puisqu’il s’agit d’apprendre à vivre en fonction de l’environnement, chasser, pêcher et, surtout, se préparer à tuer les interminables heures de l’hiver.

Bémol de taille à cette robinsonnade : Jim a beaucoup fantasmé son départ mais n’a pas préparé grand-chose et révèle une fois sur place une totale absence de bon sens. Au point que deux jours après l’installation dans le chalet, un ours fait une razzia dans le garde-manger. De tels désagréments seraient susceptibles de faire renoncer des gens mieux armés qu’un père citadin avec un jeune enfant. Mais la profonde dépression dans laquelle se noie Jim, sa détresse patente, son extraordinaire égoïsme le rendent inapte à toute décision rationnelle, interdisent tout retour en arrière. Le rêve de renaissance s’avère dès lors un calvaire : Roy est confronté chaque nuit aux sanglots et aux confessions absurdes d’un père dont il ne sait presque rien, obligé de le porter à bout de bras, transformé en adulte. La situation est d’autant plus ubuesque que le jour venu, le père semble tout oublier de l’enfer des nuits. Dès lors, inévitablement, les déboires s’accumulent.

Le tempo imposé par Vann ne laisse aucune place à la réflexion. Son récit est hyper factuel, tout s’enchaîne, quand ses descriptions d’une absolue précision campent ce père, profondément abject, d’une lâcheté inouïe (on passe sur la question : comment la mère de Roy, connaissant son ex mari, a-t-elle pu envisager une seule seconde laisser partir son fils un an avec lui ?) et permettent à la nature alentour, grandiose, de contribuer à l’effet d’étouffement du récit. La première partie est narrée par la voix de Roy, jusqu’à l’explosion, inévitable, fait d’un gamin à bout. Dans la seconde, Jim prend la parole et nous condamne à suivre les arcanes d’un esprit malade, qui bascule toujours plus près de la folie, jusqu’à rendre le récit quasi insupportable. Une jolie prouesse narrative.

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