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4
sur 5

Ce roman pourrait s’appeler Des truites et des hommes. Il y est beaucoup question de pêche, et dans le coin du Montana où se déroule l’action, les truites constituent les plus belles prises. Qu’on n’aille pas croire cependant que des connaissances dans l’art de la pêche soient nécessaire à la lecture de ce livre, il s’en faut de beaucoup. La pêche y serait plutôt le prétexte à un récit initiatique loufoque, qui prend les chemins de traverse pour nous parler de notre monde.

Gus Orviston grandit dans une famille de barjots dans laquelle la pêche fait office de religion, lui-même étant considéré comme un prodige en la matière. Dès les premières pages, il nous présente ses parents : Ma, sa mère, et H2O (diminutif d’Henning Hale-Orviston), son père. Leur occupation favorite, après la pêche, est de débattre avec une parfaite mauvaise foi des vertus comparées de la pêche à l’appât, plus efficace selon Ma, et à la mouche, qu’H2O juge plus noble. Engueulades homériques qui occupent deux chapitres hilarants sous les noms de Grande Controverse Izaak Walton, du nom de l’auteur auquel ils se réfèrent tous deux. Ensuite, le frère de Gus : Bill Bob qui, pour éviter d’écouter les discussions parentales (il est le seul de la famille que la pêche n’intéresse pas), arrive à table avec « deux radios -généralement de la musique classique pour accompagner les reportages sportifs les plus excités (…) ; et il laisse la télé allumée dans la pièce d’à côté et lit en cachette un illustré posé sur ses genoux, dissimulé par la nappe. » Les cent premières pages dans la cellule familiale sont à pisser de rire -si vous me passez le terme.

Bientôt, Gus n’en peut plus et décide de quitter le foyer parental, d’aller vivre au bord d’une rivière et de s’adonner à temps complet à sa passion. Et c’est là que commence véritablement le projet de l’auteur. Car il en va de la pêche comme de la plupart des activités humaines : avec un minimum de recul, on réalise qu’elles touchent à la métaphysique. Bientôt réduit à l’état de légume par le rythme qu’il s’impose et la solitude qui en découle, Gus va par la suite s’ouvrir au monde pour y trouver sa vérité. La philosophie écolo pleine de bon sens qu’il va se fabriquer s’appuie principalement sur l’exaltation de la nature et la relativisation de la place de l’homme en son sein, thèmes communs aux auteurs du Montana. Pour autant, pas de prêchi-prêcha. Le talent de conteur de David James Duncan est suffisamment maîtrisé pour éviter les écueils de la philo de comptoir ou du symbolisme niais. On partirait plutôt sur les rives du fantastique, du décalé pour échapper à la réalité et mieux en parler. Et toujours, l’auteur sait faire rebondir son histoire quand des longueurs menacent l’équilibre du texte.

Livre culte aux Etats-Unis, La Vie selon Gus Orviston évoque Le Monde selon Garp ou La Conjuration des imbéciles pour l’état d’esprit azimuté des personnages et l’humour déjanté qui est sa clef de voûte.