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Henry James transformé en personnage de roman par Colm Toibin (Le Maître), H.G. Wells par David Lodge (Un homme de tempérament), Lord Byron par Benjamin Markovits (Un arrangement tranquille), Conan Doyle par Julian Barnes (Arthur et George)… Les anglo-saxons n’en finissent plus de recycler leurs écrivains en héros de romans, avec une préférence pour les auteurs de la première moitié du XXe siècle. Le Sud-africain Damon Galgut s’inscrit dans cette lignée avec L’été arctique, long roman sur E.M. Forster, l’un de ses auteurs favoris.

Plusieurs angles d’attaque étaient possibles pour aborder le personnage : l’adolescence, les études à Cambridge ; les interventions à la BBC dans les années 1930 et 1940 ; la fameuse histoire d’amour avec Bob Buckingham ; la vieillesse glorieuse, jusqu’à la mort en 1970… Galgut choisit d’appréhender Forster à un moment décisif, la décennie 1914-1924, quand le jeune écrivain, âgé d’une trentaine d’années, voyage en Inde puis en Egypte. Célèbre depuis Avec vue sur l’Arno (1908) et Howards End (1910), Forster n’en reste pas moins alors un jeune homme gauche et dépourvu d’expérience, ignorant des femmes et mal affirmé du point de vue de ses préférences sexuelles. Il faut dire que l’Angleterre des années 1910 n’est pas hospitalière à l’homosexualité, et que l’omniprésence castratrice de Mme Forster mère n’arrange rien. « En pratique, écrit Galgut, il craignait à peine moins l’Etat que sa mère. Même en pensée, il ne pouvait évoquer sa condition en termes trop directs ; il l’abordait de façon allusive, considérant qu’il appartenait à une minorité. »

Aussi, pour couper les ponts, Forster s’enfuit au bout du monde. D’abord à Dehli, Lahore et Simla, en 1912 ; à Alexandrie, en 1916 ; puis à nouveau en Inde, au début des années 1920, au poste de secrétaire particulier du Maharaja du Dewas. Chacun de ces séjours à l’étranger est l’occasion d’un dépaysement géographique et intellectuel, mais aussi d’aventures sentimentales et érotiques qui nourriront l’œuvre littéraire ; de son périple en Inde, notamment, Morgan (deuxième prénom de Forster, qu’il emploie au quotidien) tirera en 1924 la matière de son chef-d’œuvre, La Route des Indes. Ce thème de la création, on s’en doute, occupe une place de choix dans L’été arctique (titre emprunté à un manuscrit inachevé de l’auteur), d’autant que la période étudiée correspond à un vide dans la carrière de Forster, qui n’a rien publié depuis Howards End et qui, peinant à trouver le souffle pour écrire un nouveau récit, se contente de composer, en secret, de courtes nouvelles teintées d’érotisme. L’un des enjeux du roman consiste ainsi à expliquer comment ses pérégrinations relancent sa créativité en le forçant à traiter des thèmes personnels, moins convenus que ceux de ses premiers romans. Sa route croise par ailleurs celle de diverses figures de la littérature de l’époque, les Woolf, D.H. Lawrence, le philosophe Edward Carpenter, le poète grec Cavafy, etc., qui chaque fois donnent à Galgut l’occasion d’un portrait.

Mais aussi, Galgut dépasse les questions littéraires pour proposer un intéressant tableau de l’empire britannique des années 1920, avec une insistance particulière sur la question des rapports sociaux au sein des colonies. Il ménage à cette occasion de subtils échos entre les problèmes de classes et les tentatives de Forster pour séduire les autochtones, l’égoïsme de l’écrivain apparaissant comme une réduction sexualisée de la domination occidentale en Orient. « Il voyait qu’il lui faisait parfois mal, écrit Galgut à propos des cabrioles de Forster avec un jeune Indien. Il s’était senti fort, d’une autorité incontestable. L’espace d’une seconde, il avait été investi de toute la puissance de l’Empire britannique ». Ce genre d’ambiguïtés remplit la vie de Forster à l’époque, imprégnant toutes ses relations avec ses amis masculins (l’égyptien Mohammed el-Adl, ou l’Indien Syed Ross Massoud à qui il dédiera La Route des Indes), la frontière n’étant jamais précise entre amour sensuel et simple amitié.

Galgut décrit la construction de l’identité sexuelle de son héros avec une lenteur calculée et un grand luxe de détails, sans omettre aucune caresse, aucune saynète, aucune vision érotique, y compris les séances de drague dans les pissotières et les moments de plaisirs solitaires la « sale manie », d’après le mot de l’intéressé. On comprend que ce thème soit capital pour l’intelligence de l’œuvre de Forster, mais l’insistance de l’auteur sur le sujet est telle que le livre en devient très répétitif. Plus largement, le souci d’exactitude et la minutie de Galgut empêchent les ellipses et rendent parfois le texte indigeste, en diminuant la frontière avec une biographie pure et simple. Cet écueil est le même, au fond, que celui de toutes les « fictions biographiques » qui envahissent aujourd’hui les librairies : leur « valeur ajoutée » par rapport aux biographies stricto sensu est discutable, on peut trouver qu’il s’agit souvent de réécritures angulées à partir de matériaux puisés dans les travaux antérieurs et la documentation disponible. (En l’espèce, Galgut énumère en appendice les nombreuses lectures où il s’est plongé). L’été arctique est certes un vrai roman, bien composé, écrit dans un style classique et sobre, avec une belle richesse de thèmes malgré sa fixation obsessionnelle sur la sexualité du héros ; mais il y manque peut-être le regard personnel, la touche d’inattendu, d’engagement, si on veut, qui l’auraient rendu moins sage, moins lisse, et auraient transformé le bel hommage au long cours en authentique portrait romanesque.

Traduit de l’anglais par Hélène Papot.