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Faites la liste de tous les clichés que vous avez en tête sur la figure de l’écrivain et vous obtiendrez aisément une représentation du personnage principal d’Ecume Palace. En voici quelques-uns qui ne manquent pas à l’appel : l’écrivain est un solitaire, habite un petit studio place Saint-Sulpice dans le sixième arrondissement, se laisse aller volontiers à la nostalgie en quête d’un passé malheureusement révolu, est victime de l’incompréhension de ses anciens camarades et subit leurs railleries, déteste les dîners mondains qu’il juge superficiels, est régulièrement en mal d’inspiration et souffre de ne pouvoir jouir de l’instant présent. Ajoutez à cela un retour aux sources sur les lieux de l’enfance et une recherche, inefficace mais néanmoins salvatrice, du temps perdu, et le condensé des idées reçues sur la création est là tout entier dans Ecume Palace.

François, le héros, quitte la fournaise parisienne pour les plages de Granville avec son hôtel, ses cabines de plage, ses villas, ses vacanciers. Sur les pas de son passé, il y revoit ses amis et amours d’enfance. L’ombre de l’ami mort prématurément (vingt-neuf ans) resurgit, ainsi que son cortège d’interrogations existentielles ! « Je ressentais, depuis l’accident de Jean, un sentiment de culpabilité dont je ne pouvais me défaire. Pour quelle raison m’était-il donné de vivre quand il avait disparu ? » car il le sait, depuis ce jour fatidique « l’irrémédiable est entré dans [sa] vie » ! Il y découvre aussi que ses camarades de jeu sont devenus de parfaits étrangers à qui il n’a plus rien à dire. Il fera alors la douloureuse expérience qu’une « vitre maintenant [les] sépare ». Enfin, la veuve du dénommé Jean est bien entendu la seule à comprendre notre ami l’écrivain et pour cause, la love story n’est pas loin. Mais attention, c’est tout de même la femme de son meilleur ami ! Et que dire de Mary, l’amante parfaite, discrète et bienveillante, qui tolère ses névroses, qui respecte ce besoin vital d’indépendance, indispensable aux conditions de création de notre écrivain ? Toutes ces retrouvailles et ces désillusions nécessaires à tout cheminement rétrospectif pour finalement comprendre que l’essentiel ne se trouve pas dans le passé devenu « champ d’écume » mais dans le présent.

Bon, nous, on le savait déjà tout ça, et depuis que l’on a vingt ans, le jour où l’on a recroisé par hasard notre compagnon de classe de CM2 dont on a gardé un souvenir ému mais avec qui, on l’a compris, on ne peut plus rien partager. Alors les pâtés de sable de l’enfance de Monsieur François, cela ne nous intéresse pas, on préfère les nôtres. Et s’il faut verser dans le psychologique, que l’introspection soit complète, que le passage d’un état à l’autre (celui de la glorification du passé à la jouissance du présent) soit source de questionnement, qu’il en analyse les processus, qu’il témoigne d’une sincère découverte ; car ce qui nous gêne le plus, ce n’est pas le « thème » du roman mais son traitement. L’écriture lisse et nette ne laisse aucune place aux quelques interrogations du héros qui émaillent le texte, elles ne produisent aucun écho et agacent par leur banalité consternante.