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On le sait trop peu, ou trop bien. Les mots se perdent en d’invraisemblables détours avant de parvenir jusqu’à nous, dans nos conversations, ou sous nos plumes hésitantes. On le sait tellement peu (ou tellement bien) qu’une racine latine, une définition concise et quelques synonymes suffisent à satisfaire l’élan de curiosité qui nous a précipité dans le dictionnaire. On le referme aussitôt. Le mystère reste entier.
C’est un peu de ce mystère-là qu’élucide le Dictionnaire historique de la langue française, mais ce n’est pas là l’essentiel. La grande réussite de l’ouvrage est de susciter, à tout instant, une curiosité immense, désintéressée, gourmande… Dans le mot « bouchon », on pénètre, émerveillé, comme dans un atome. Des corps étrangers, anciennes locutions dont il est dérivé s’y agitent, matière à peine fossilisée. Leur parcours hasardeux, leur datation imprécise et tous les sens disparus aiguillonnent l’imagination : qu’est devenu le bouchon qui signifiait jadis « rameau de feuillage » et désignait un cabaret ; ou encore le bouchon de Molière, « métaphore incertaine », terme affectueux en affinités avec un « bichon » couramment usité au XVIIe siècle ? La frénésie des échanges, le grand marché des influences, la valse des emprunts, tout y est. Dans un siècle où le clou adopte définitivement sa « valeur dépréciative », l’apparition inopinée du « clou du spectacle » (1878) dérange. On cherche une issue, un enchaînement logique. « Ce n’est pas l’ordre logique qui prévaut ici », lit-on dans la très belle préface d’Alain Rey, « mais l’ordre ou le désordre historique, inscrit dans le temps et dont la logique des sens, si elle se manifeste, se dégage parfois avec peine ». Voici le lecteur prévenu, tout cartésien qu’il est. Et pour celui qui parcourt au hasard l’histoire erratique des mots, ces objets de la langue devenus modernes, l’égarement est en effet garanti. La confusion grandit à mesure, mais c’est que la curiosité est insatiable, et le plaisir plus grand encore.
Un acte de folie, donc ? Oui, mais un acte « nécessaire, (…) rendu un peu plus raisonnable par de précédents délires ». Une somme de culture, érudite sans jamais être ennuyeuse, dont la lecture fait comprendre que les mots subissent aussi leur « baptême du monde », et qui rend hommage à ces innombrables praticiens, « poètes-chanteurs, savants exaltés, bénédictins patients », qui ont rendu inépuisables les secrets de la langue.

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