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© Les Éditions Réticulaires, 1997-2010
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C'est le laboratoire d'observation de la race humaine, moyenne, misérable ou merveilleuse. Toutes les espèces s'y croisent, de la pire ordure malodorante à la petite vertu en jupette à fleurs. Entrez. C'est gratuit.
[14.12.09]
Quand elle s'était faite piercer, elle n'avait pas le moins du monde été impressionnée à la
vue du sang – le sien – alors elle avait choisi de « faire »
infirmière. Trop nulle en maths, trop feignasse et trop pas le genre de la
famille (Papa mécano et Maman esthéticienne), elle n'avait même pas songé à la
fac de médecine. De toute façon elle n'avait jamais eu vocation à rien d'autre
que d'observer son propre nombril. Encore plus depuis qu'elle avait ce faux
diams clinquant, une ode à sa beauté encore fraîche et juvénile. Elle ne
respirait pas la joie de vivre mais n'était jamais vraiment triste, elle vivait
sans grande émotion, avec la patience tiède et le courage mou, sans audace ni
surprise. Elle se félicitait d'avoir la peau satinée et la chair ferme, prenait
soin de toute son enveloppe, à la fois consciente de sa chance et de sa
périssabilité. A l'école d'infirmières (et d'infirmiers : deux individus
de sexe mâle), elle n'était pas la plus bête ni la plus maladroite. Elle
obtenait des résultats passables, lui permettant d'accéder à un degré supérieur
et de s'approcher du diplôme d'Etat. Pourtant, auprès des patients, elle était
véritablement catastrophique : légère du point de vue de l'hygiène,
dépourvue d'empathie, voire agressive. Oui mais voilà, elle n'était pas la
seule conne à avoir échoué dans ce métier sans vocation ni talent particulier.
Les autres étaient pires, finalement. Elle, au moins, avait toujours respecté
les protocoles de soins à la lettre, n'avait jamais administré une quintuple dose
de sédatifs, oublié un malade dans son vomi toute la nuit ou fait claquer la
seule veine praticable d'un homme usé. Elle était apprentie-infirmière comme
elle aurait pu être vendeuse de savonnettes. Elle qui avait toujours vécu au
bord de l'apathie se mit à nourrir une haine grandissante envers les vieux,
puis la hiérarchie, puis les tous les malades, puis la société et enfin la vie.
Elle ne tolérait plus les manifestations de douleur, les larmes des familles,
les odeurs de solvants, les compresses de sang et de Bétadine. Et tous ces
cliquetis métalliques qui vous rappellent que c'est l'heure du
plateau-repas-qui-pue-la-mort. Marre de faire dîner ces loques à 18 heures,
alors que pour elle, c'était l'heure de l'apéro. Marre des draps pleins de
merde et de pisse et de vomi et d'autres trucs indécents. Marre de cette
trouille omniprésente de se faire contaminer. L'hôpital lui avait bouffés ses
restes de jeunesse, il ne lui volerait pas en plus sa santé ni sa vie. Elle
avait donc décidé de se réorienter. Esthéticienne, c'était bien, finalement. On
ne faisait que rendre les gens et le monde plus beaux, plus jeunes et rien de
grave ne pouvait arriver. Elle se mit malgré tout une dernière fois en route
pour son école d'infirmières. Histoire de savoir si elle avait décroché le
diplôme – c'était le jour des résultats. Un vieil homme gisait sur le trottoir,
une mare de sang baignait ses cheveux. Elle ralentit le pas. Elle se dit que
le vioque n'était pas un SDF parce qu'il portait un beau manteau en laine
d'alpaga, des Richelieu impeccables et une écharpe Burberry's en excellent état.
Tout en marchant lentement, elle balayait du regard les environs et se dit
qu'après tout, quelqu'un d'autre lui viendrait peut-être en aide. Elle n'était
pas Florence Nightingale, elle ne serait pas infirmière alors que la maladie, cette pute, et la mort,
cette chiennasse, lui foutent la paix.
[28.06.10]