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© Les Éditions Réticulaires, 1997-2007
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C'est le laboratoire d'observation de la race humaine, moyenne, misérable ou merveilleuse. Toutes les espèces s'y croisent, de la pire ordure malodorante à la petite vertu en jupette à fleurs. Entrez. C'est gratuit.
[11.05.09]

Il porte des chaussures trop grandes, à moins que ses pieds aussi n'aient mûri trop vite. La peau de son visage rond de poupon est tannée par l'air, le soleil, le feu et sans doute l'eau des rivières. Il est emballé dans un pantalon de style militaire, des pans de toile brune fourre-tout où je suis persuadée qu'il cache quelques trésors de galère ; l'icône de Sainte-Sarah en carte à jouer, une guimbarde, un portrait de son grand-père, un caramel mou, un peigne à peine édenté aussi et un briquet électronique qui, c'est évident, projette une femme nue en pleine fellation.
Son accordéon pour seul autre bagage, il vogue à travers cette Ile-de-France, imposant sa musique et implorant l'obole de ses codétenus du rail. Un jour comme les autres, plongé dans son obscure solitude, il remarque pourtant une meute de jeunes gens étriqués dans leurs slims, le visage ingrat derrière d'uniformes mèches de cheveux. Ils sont facilement datables, eux. Ils ont quinze ans et ça se voit. Et ça s'entend. Ils sont bruyants et couvrent les airs du petit paria sans vergogne, ils se délectent de sécher leur cours de Français :
- « nan mais ça sert trop à rien, attends, on est Français, nous, on n'a pas besoin des leçons de Madame Blase. Cette grosse pute, elle est relou et en plus elle pue, mais grave, quoi ».
Je sens la colère frémir dans le corps du saltimbanque : son sempiternel respect pour les anciens, pour ceux qui instruisent, qui transmettent leur savoir sans radinerie en est bouleversé. Sa soif d'apprendre et ses complexes de marginal congénital le poussent à jouer de plus en plus fort, de moins en moins faux. Il décampe de son répertoire-rasoir et se laisse aller à son inventivité. Le wagon entier se tait. Nous - le collectif d'usagers - sommes saisis par la magnificence de ce virtuose, ce sale gosse analphabète qui d'ordinaire nous prend en otage, polluant l'écoute de nos MP3 super cool, nous extirpant de nos easy-reading programmes télé et de nos conversations de mauvaise haleine.
Les notes justes qui glissent lascivement de son accordéon réconfortent le petit paria, comme autant de bonnes notes qu'il aurait eues s'il avait fréquentée une autre école que celle de la vie. Il en est sûr. Il sublime et ne cesse plus de jouer, ignore les stations qui s'enfilent pendant ce temps comme des perles sur un chapelet. Hébétée et mâchée, j'échoue à Saint-Rémy-les-Chevreuse, sombre vallée qui m'oppose à ma destination d'origine. Je me sens si loin. De tout.
[08.03.10]