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© Les Éditions Réticulaires, 1997-2010
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C'est le laboratoire d'observation de la race humaine, moyenne, misérable ou merveilleuse. Toutes les espèces s'y croisent, de la pire ordure malodorante à la petite vertu en jupette à fleurs. Entrez. C'est gratuit.
[02.12.09]
Elle se larvait – mais avec une élégance étudiée – dans le
luxe de son trois pièces haussmannien. So french, so chic, so Paris : lustres en cristal et moulures au plafond,
parquet et enfilade de cheminées en marbre rehaussées de vases chinois anciens,
des plantes fertiles et des rideaux en organza aux fenêtres. Tout était si
lisse, si minutieusement pensé, copié d'un catalogue de meubles
« Versailles » qu'elle avait chipé chez sa tante quand elle avait 8
ans et qu'elle était encore sur sa terre natale. Un désert de rocailles peuplé
de chèvres et de poussières. Elle y repensait chaque fois qu'elle lustrait les
feuilles de ses géraniums : ici, à Paris, la poussière lui semblait plus
noble, moins opiniâtre. Elle n'avait plus 8 ans et enfin elle demeurait dans
l'écrin qu'elle s'était promis alors. Elle vivait son rêve français sans
passion mais avec une satisfaction constante. Elle repassait ses cheveux
indisciplinés, s'habillait dans le Marais, faisait du sport dans un short d'éponge
qu'elle exhibait dans son quartier. Elle était une femme affranchie qui avait
choisi d'épouser la chimère d'un art de vivre plutôt que le cousin Ali. Elle se
respectait pour ça. Elle avait accédé à un poste à haute responsabilité dans un
grand groupe, n'avait jamais baissé les bras ni perdu de vue son objectif
initial : devenir une vraie Parisienne. Elle en avait fouillé tous les
stéréotypes car elle voulait bien faire, être dans la justesse et au plus près
de ce qu'on attend d'une femme de la capitale. Sa vie sexuelle devait aussi
donner l'illusion et bien que frigide, elle s'affichait temporairement au-delà
de ses géraniums avec quelques autres femmes exotiques en mal d'identité bleue,
blanche et rouge, un peu. Ça, c'était parisien : être indépendante, donc
homosexuelle, donc nager à contre-courant (peu importe de quoi mais à
l'envers), être discret mais pas trop, tout penser, doser, coordonner. La vie
comme un twin-set de cachemire couleur pastel ; confortable mais
ennuyeux à souhait, intemporel mais old-fashion. Elle vacillait entre son héritage traditionnel et une certaine idée de
modernité ; haïssait son couple de voisins qui baisait, fumait et buvait
trop fort ; recevait religieusement ses tantes tous les dimanche matins
autour d'un couscous inodore et de makrouts insipides. Elle pensait écouter à bas-bruit les prières radiophoniques et reléguait son gode-ceinture dans son dressing entre sacs de croûte de porc Furla et robes
indécentes Dolce & Gabanna. Si vous la croisiez dans la rue, vous pouviez aisément
la prendre pour n'importe quelle working-girl revenant de Miami ou de la cabine UV du quartier. Cette Marocaine pétrie
d'orgueil vivait en stéréo, atteignant par miracle l'équilibre entre austérité
et exubérance, occident et orient. Toute sa vie n'était plus que paquets
enrubannés, bristols et papier de soie. La moukère était morte-née et exécrait plus que tout ce vocable « arabe » qui regroupait comme un fourre-tout pratique une idée de misère, d'immigration, de
ghetto et d'illettrisme sans distinguer les Libanais chrétiens, les Algériens
musulmans, les Serbes orthodoxes, les Kurdes ou encore les Juifs Iraniens. Tous
dans le même panier, tous des pâtisseries de miel indigeste auxquelles elle ne
voulait surtout pas être mêlée, elle, la CSP+ qui, tant qu'elle n'ouvrait pas
la bouche, exhalait un fumet urbain pur jus.
[28.06.10]