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Pastilla de plastilline

[02.12.09]
Elle se larvait – mais avec une élégance étudiée – dans le luxe de son trois pièces haussmannien. So french, so chic, so Paris : lustres en cristal et moulures au plafond, parquet et enfilade de cheminées en marbre rehaussées de vases chinois anciens, des plantes fertiles et des rideaux en organza aux fenêtres. Tout était si lisse, si minutieusement pensé, copié d'un catalogue de meubles « Versailles » qu'elle avait chipé chez sa tante quand elle avait 8 ans et qu'elle était encore sur sa terre natale. Un désert de rocailles peuplé de chèvres et de poussières. Elle y repensait chaque fois qu'elle lustrait les feuilles de ses géraniums : ici, à Paris, la poussière lui semblait plus noble, moins opiniâtre. Elle n'avait plus 8 ans et enfin elle demeurait dans l'écrin qu'elle s'était promis alors. Elle vivait son rêve français sans passion mais avec une satisfaction constante. Elle repassait ses cheveux indisciplinés, s'habillait dans le Marais, faisait du sport dans un short d'éponge qu'elle exhibait dans son quartier. Elle était une femme affranchie qui avait choisi d'épouser la chimère d'un art de vivre plutôt que le cousin Ali. Elle se respectait pour ça. Elle avait accédé à un poste à haute responsabilité dans un grand groupe, n'avait jamais baissé les bras ni perdu de vue son objectif initial : devenir une vraie Parisienne. Elle en avait fouillé tous les stéréotypes car elle voulait bien faire, être dans la justesse et au plus près de ce qu'on attend d'une femme de la capitale. Sa vie sexuelle devait aussi donner l'illusion et bien que frigide, elle s'affichait temporairement au-delà de ses géraniums avec quelques autres femmes exotiques en mal d'identité bleue, blanche et rouge, un peu. Ça, c'était parisien : être indépendante, donc homosexuelle, donc nager à contre-courant (peu importe de quoi mais à l'envers), être discret mais pas trop, tout penser, doser, coordonner. La vie comme un twin-set de cachemire couleur pastel ; confortable mais ennuyeux à souhait, intemporel mais old-fashion. Elle vacillait entre son héritage traditionnel et une certaine idée de modernité ; haïssait son couple de voisins qui baisait, fumait et buvait trop fort ; recevait religieusement ses tantes tous les dimanche matins autour d'un couscous inodore et de makrouts insipides. Elle pensait écouter à bas-bruit les prières radiophoniques et reléguait son gode-ceinture dans son dressing entre sacs de croûte de porc Furla et robes indécentes Dolce & Gabanna. Si vous la croisiez dans la rue, vous pouviez aisément la prendre pour n'importe quelle working-girl revenant de Miami ou de la cabine UV du quartier. Cette Marocaine pétrie d'orgueil vivait en stéréo, atteignant par miracle l'équilibre entre austérité et exubérance, occident et orient. Toute sa vie n'était plus que paquets enrubannés, bristols et papier de soie. La moukère était morte-née et exécrait plus que tout ce vocable « arabe » qui regroupait comme un fourre-tout pratique une idée de misère, d'immigration, de ghetto et d'illettrisme sans distinguer les Libanais chrétiens, les Algériens musulmans, les Serbes orthodoxes, les Kurdes ou encore les Juifs Iraniens. Tous dans le même panier, tous des pâtisseries de miel indigeste auxquelles elle ne voulait surtout pas être mêlée, elle, la CSP+ qui, tant qu'elle n'ouvrait pas la bouche, exhalait un fumet urbain pur jus.

Florence Alcaide Villanueva

Kiosque Chro #63

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Mars 2010

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