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Pastilla de plastilline cramée

[08.03.10]
Cette femme, que nous avions laissée sur la paillasse du Labomatic (cf. Labomatic du 02.12.09), était en pleine mutation. Son vernis avait commencé à craqueler suite à son licenciement. Le grand groupe pour lequel elle travaillait n'entrait plus assez de commandes et avait décidé de n'adresser plus que deux marchés sur les quatre initiaux. Réduire les effectifs est une nécessité vitale et rationnelle, il ne faut pas le prendre personnellement, Madame. Elle n'arrivait pas à la croire. Jusqu'au dernier jour, consacré à son circuit de départ. Elle était passée à la compta pour son solde de tout compte Ça vous laisse de quoi voir venir, Farida, puis au service informatique, rendre son laptop et son mobile Ah ben c'est con, Fafa, tu vas devoir t'en acheter si t'en as pas chez toi. Elle commença à ranger ses effets personnels dans la valise-cabine Lancel en cuir pleine-fleur qu'elle avait toujours dans son bureau, comme une promesse de voyage. Mille et une babioles de déco, de goodies et de photos corporate vinrent remplir le bagage. Non, elle ne pleurerait pas. Elle était trop forte pour ça. Ça ferait trop plaisir à Evelyne Désolée pour toi ma chérie, cette vieille salope du marketing qui, à la force de sa bouche à pipe, conservait son poste. Elle se dit aussi que de toute façon, on l'avait toujours perçue comme l'Arabe de service. C'est pour ça qu'on la virait elle, plutôt que l'autre. Evidemment. Rattrapée par le souvenir de ses origines, elle se mit à jurer dans sa langue natale. Mais en serrant des dents très, très fort. Ça sentait le début d'incendie, l'air était chargé d'électricité mais tout l'open-space fermait sa gueule et faisait semblant de rien. Ils étaient pourtant comme frères et sœurs quand toute l'équipe partait en meeting aux quatre coins de la planète. Mais là, plus rien. Un désert d'empathie. Qu'est-ce qu'elle croyait, que c'était pour de vrai, ce lien entre collègues ? Son cerveau court-circuitait. Pour la première fois, elle avait envie de rentrer chez elle, dans son magnifique trois-pièces haussmannien. Fissa. Il ne lui restait plus qu'à passer à la sécurité pour rendre son badge Bonne continuation, Madame. Continuation de quoi, connard ? C'est quand elle dût quitter le site de l'entreprise par le tourniquet des visiteurs qu'elle sentit un immense vide en elle. Elle était dépossédée de son badge, elle subissait une perte sèche d'identité. Elle avait l'impression de faire une fausse-couche d'elle-même. De terribles images frappèrent son esprit bancal. Après un trajet en métro des plus angoissants, elle échoua dans son salon, hantée par ses visions. Une persistance rétinienne ou mentale, elle ne savait pas, elle ne savait plus. Elle se chanta en arabe la berceuse que ses vieilles tantes lui avaient toujours fredonnée. Elle ouvrit son secrétaire Boulle en acajou et, une à une, bût les précieuses carafes de grand cru, puis le whisky dix-huit ans d'âge, puis le cognac. Son tapis persan absorbait tout ce qu'elle n'ingurgitait pas. Elle se roula un joint, tant bien que mal, chercha ses allumettes longtemps. Elle alluma son spliff, jeta son allumette encore flambante sur le tapis. Elle se baissa pour la ramasser, heurta son crâne contre la console en chêne, tomba. Pin-pon. Pin-pon. Ça brûle bien, un appartement haussmannien. Les pompiers découvrirent son corps et se prosternèrent devant cette momie égyptienne au si beau tombeau.

Florence Alcaide Villanueva

Kiosque Chro #63

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Mars 2010

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