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© Les Éditions Réticulaires, 1997-2010
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C'est le laboratoire d'observation de la race humaine, moyenne, misérable ou merveilleuse. Toutes les espèces s'y croisent, de la pire ordure malodorante à la petite vertu en jupette à fleurs. Entrez. C'est gratuit.
[28.06.10]
Nous entretenons tous un rapport singulier à la réalité. Mon
amoureux la tolère quelques heures par jour et le reste du temps, il s'acharne
à la diluer dans le travail et dans l'alcool. Mon ex-mari, lui, vivait presque
exclusivement dans la weed et dans l'univers parallèle des jeux en ligne. J'en connais d'autres qui réinventent leur vie
oralement ou virtuellement et qui finissent par passer de l'autre côté du
miroir. Il y a aussi ceux qui refusent la mort de leur mère, de leur rat ou de
Mickael Jackson, persuadés qu'ils se cachent pour mieux revenir. D'autres
encore ont recours à la chirurgie esthétique, dans l'espoir de réparer la
réalité matérielle de leur existence. Enfin, je suppose qu'il y a autant de
pratiques de fuite du réel que d'individus. Quant à moi, si la vie à mes côtés
invite mes partenaires à la fuir, cette salope de réalité, je cumule les
stratégies d'éviction et de déni pour arriver à une forme de vie surréaliste.
Mais il est une manière de renier la réalité qui n'a rien de sublime, bien au
contraire. Je parle de cette force noire qui impose une vision enlaidie de
nous-mêmes : la dysmorphophobie (à lire d'une traite). Je connais une jeune femme qui surpasse tout ce qu'on peut imaginer en
termes de disgrâce inventée. Je l'ai rencontrée dans un de mes pièges à
réalité, qu'on appelle Facebook.
La plupart de ses photos la représentent avec un nez volumineux, voire proche
de la propagande hitlérienne sur le portrait-type du Juif au nez crochu. Par
exemple, enfoncé dans un verre de bière avec effet de loupe, le nez de mon amie
est mis en scène, de sorte à ce qu'on ne voit que lui, qu'on ne prête pas
attention à sa peau de pêche ni à ses grands yeux bleus. Ou à l'inverse, son
nez est camouflé sous un masque de catch mexicain, une peluche, ou encore un
foulard imprimé en peau de léopard, de couguar ou de jaguar, je n'ai jamais su.
A travers ses interventions écrites, elle semblait si consciente de cette
difformité que c'en devenait touchant. Vint le jour où nous nous sommes rencontrées
IRL (in real life). Elle était venue sans son nez. Oui, sans cette
partie d'elle-même qu'elle exhibait pour mieux se cacher. J'étais perturbée,
parce que cette femme en face de moi n'était pas ma frienda de Facebook,
elle était son avatar magnifié. Je ne comprenais pas comment elle avait pu
publier des photos d'elle qui n'était pas elle.
Sans son nez, ce n'était plus elle. La plupart des personnes inscrites sur des
réseaux sociaux sélectionnent leurs photos les plus flatteuses, vont parfois
jusqu'à les retoucher ou se retranchent derrière un album volé. En échangeant
nos expériences, j'ai compris que la réalité n'était pas quelque chose de
simple pour celle qui avait quitté le nid familial très jeune et eu son premier
enfant dans la foulée, ne réalisant son statut de mère que quelques années plus
tard. La réalité, elle en faisait ce qu'elle pouvait et ce qu'elle voulait.
Comme moi, elle revendiquait le droit de conserver un corps de petite fille,
parce que comme moi elle décidait de l'âge qu'elle avait et de l'image qu'elle
souhaitait voir se refléter dans la rétine d'autrui. Etre un control-freak, un as de la dysmorphophobie, croyez-moi, c'est du pipi de chat comparé aux troubles bipolaires qui sévissent dans sa famille ainsi que dans la mienne.
Mais quand-même, c'était un peu fou, de la voir là, assise en face de moi, sans
son nez. Alors je n'ai pas eu d'autre choix que de créer une version de la
réalité pour m'expliquer que cette fille était persuadée de sa disproportion
nasale au point de parvenir à travestir le regard porté sur ses représentations
virtuelles et au point d'influencer ses photographes dans le choix de leur
cadrage. J'ai alors pensé à mon ex-mari, lui aussi convaincu au plus profond de
son être que son sang ashkénaze se lisait comme le nez au milieu du visage. Ce
devait être ça, la clé : ce devait être ce fardeau que portent les
survivants, jusqu'à en modifier leur apparence physique, réelle ou imaginaire.
Le problème, c'est que je n'accorde aucun crédit à la morphopsychologie, alors
finalement, j'ai dû m'arranger avec le fait que mon amie m'avait dépassée dans
le savoir-faire dysmorphophobique, ne sachant si la plaindre ou l'admirer.
[28.06.10]