4
sur 5

Il règne la plus grande confusion autour de l’avenir d’Oddworld Inhabitants. De constats pessimistes sur les dérives de l’industrie vidéoludique en déclarations rassurantes, Lorne Lanning, créateur d’Oddworld, trop dégoûté par le système, mec, souhaite diversifier les activités de son studio et prendre un peu de recul… Le rebelle au brushing de gonzesse soap n’est plus à une contradiction près. Alors que la communauté des joueurs s’émouvait d’un éventuel retrait d’Oddworld Inhabitants du monde des jeux vidéo, on nous présentait un nouveau personnage susceptible de succéder à Abe, Munch et l’Etranger, Fangus, 50% berger, 50% Mad Max. « Violent et mature » selon l’expression consacrée… Pour faire bref, on ne sait plus trop à quoi s’en tenir, ni à quel saint se vouer, en ce qui concerne l’évolution d’une saga qui avait pourtant si bien démarré… Et c’est d’autant plus regrettable que son dernier jeu, La Fureur de l’Etranger, est aussi un de ses meilleurs depuis L’Exode d’Abe. Mais on peut continuer de rêver, considérer Lanning comme un amoureux des faibles et des handicapés (remember Munch, la petite couille en fauteuil roulant) qui se dressent contre la tyrannie et les excès de l’ultra-libéralisme. Ne pas se fier à la jaquette du jeu ou à la cinématique d’introduction. Si l’Etranger, le nouvel avatar issu de l’univers bizarroïde d’Oddworld, a tout du badass à première vue, il cache derrière ses oripeaux d’impitoyable chasseur de primes une faiblesse dont il aimerait bien se débarrasser, quitte à passer par le bistouri d’un chirurgien un rien douteux. Pour payer sa mystérieuse opération, l’Etranger chasse l’outlaw dans l’univers d’Oddworld passé à la moulinette western-spaghetti, erre de ville en ville à la recherche de missions juteuses. Sa particularité : il ne supporte pas les armes à feu. L’Etranger préfère utiliser une sorte d’arbalète utilisant des petites bestioles en guise de munitions, genre chauve-souris explosive, abeille-mitraillette ou écureuil gueulard pour attirer insidieusement l’ennemi vers un piège mortel. C’est vrai que c’est beaucoup moins cruel…

L’Etranger est un personnage double et sa dualité irrigue l’ensemble du jeu de Lorne Lanning. Dualité du gameplay, d’abord, écartelé entre le FPS (vue à la première personne) et le beat’em-up / plates-formes (vue à la troisième personne). Pas le premier jeu à jongler entre les deux points de vue, mais La Fureur de l’Etranger le fait très bien, de manière incroyablement souple, naturelle et intuitive, selon les situations ou les choix stratégiques du joueur. Rien à voir avec un quelconque gimmick gadget : ne pas vouloir trancher entre deux gameplay qui s’opposent et se complètent, c’est ne pas vouloir trancher entre le passif de la série et son éventuelle évolution vers quelque chose de radicalement différent. Quoi qu’il fasse, Lanning revient toujours vers ses premières amours : son imperturbable héros finira par se transformer en victime et en protecteur du faible. Une mutation qui constitue l’occasion rêvée pour briser la structure routinière de la première partie du jeu et revenir à une progression plus scriptée, un gameplay plus brutal et à des thèmes plus proches de ceux développés dans les premiers épisodes de la série.

Certains reprocheront sans doute à Lanning cette cassure qui scinde La Fureur de l’Etranger en deux parties distinctes. A tort. Le changement d’optique, aussi radical et brutal soit-il, intervient en effet comme une délivrance. Maintenant, on peut bien l’avouer, ce nouvel Oddworld n’est pas parfait. La relative faiblesse du héros contraint le joueur à abuser du système de quick-save, une aberration héritée du monde PC. Les affrontements contre les boss sont un peu boiteux et manquent de rigueur. Surtout, le déroulement cyclique du jeu ville-missions-ville-missions finit très rapidement par trouver ses limites. On peut trouver la deuxième partie du jeu un peu trop classique, on peut s’étonner d’un retour à un schéma narratif plus appuyé alors qu’il était quasiment absent pendant les premières heures de jeu… Pourtant, cette deuxième partie est aussi celle qui réserve les plus beaux moments du jeu : de longues balades sur une rivière paradisiaque, l’alternance de grands espaces et de forteresses imposantes, l’abandon de l’attirail western au profit d’un univers encore plus décalé, plus en phase avec les deux premiers Oddworld. De manière plus ou moins inconsciente, la structure binaire de La Fureur de l’Etranger annonce, en creux, l’extrême confusion qui règne autour de l’avenir de la saga Oddworld, les atermoiements de Lanning, et la crainte d’une dérive ultra-violente d’une série jusque là pétrie de bons sentiments. Un peu comme si, avant de tout chambouler, Lorne Lanning était désormais obligé de faire passer son message en contrebande.

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