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5
sur 5

C’est un jeu culte, et pourtant, Jet set radio se coltine une sale réputation de bad boy maudit. Sorti au Japon juste avant deux bons gros blockbusters –Final fantasy IX et Dragon quest VII-, ses ventes n’ont pas dépassé les 40 000 exemplaires. Pire, en France, Sega a eu l’idée saugrenue de le lancer en même temps que la boîboîte bleue de Sony. Soit un suicide médiatique et commercial annoncé. Enfin aux Etats-Unis, on a vu d’un très mauvais œil l’arrivée d’un jeu aussi clairement anti-flics.

Alors, Jet set radio, un jeu subversif ? N’exagérons rien… Impertinent, plutôt. Malgré les précautions d’usage -le message d’introduction faux-cul style « Sega n’encourage pas le vandalisme »- Jet set radio est un jeu qui revendique haut et fort ses influences « subculture » et hip-hop. Voyez plutôt : dans un Tokyo alternatif -subtilement rebaptisé Tokyo-tô- des gangs de jeunes b-boys et b-girls passent leur temps en roller à graffiter tout ce qu’ils peuvent pour marquer leur territoire dans trois quartiers branchés de la Cité. Ils ont comme farouche adversaire Onishima, un nabot lieutenant de police hystérique et cradingue qui ferait passer l’inspecteur Harry pour un petit rat en tutu.
Onishima fera tout ce qu’il peut pour vous empêcher de graffiter tous les endroits stratégiques des différents niveaux du jeu. D’abord gentiment -balles en caoutchouc et CRS bas du front-, puis c’est l’artillerie lourde : grenades lacrymogènes (!), chars d’assaut (!!), hélicoptères et lance-missiles (!!!)… A Tokyo-tô, on n’aime pas les tagueurs ! Du coup, face à l’outrance cartoonesque du déploiement des forces de police, toute l’entreprise de vandalisme des rollerkids trouve sa justification. La morale est sauve, pour ainsi dire…

Avant tout, Jet set radio est un jeu qui tente de s’imposer comme une nouvelle référence, une future manne d’idées pour les game-designers en panne d’inspiration. Son concept ne casse pas trois pattes à un canard, mais il faut l’admettre, personne n’y avait pensé auparavant. La maniabilité est exemplaire, et le passage entre les phases de roller -très acrobatiques et relativement techniques- et de graffitage se fait sans heurt : dans cette dernière, il suffit juste de suivre les indications fléchées et de les reproduire avec le stick analogique (rotations, haut, bas, etc.). Désarmant de simplicité, même si l’affaire se complique lorsque la police s’en mêle. Mais en dehors d’un indéniable génie dans le domaine du game-design, c’est surtout sa réalisation qui laisse pantois… Grâce au procédé dit du « cell-shading », qui confère aux graphismes un rendu très dessin animé, en cernant les personnages d’un contour sombre. Certes, on a déjà vu ça ailleurs -cf. Les Fous du volant-, mais rarement avec autant de cohésion esthétique et de virtuosité technique. La musique, composée par un collaborateur des Beastie Boys, est tout simplement sidérante et participe grandement à la cohérence de l’ensemble. Bref, Jet set radio est un jeu quasi parfait. Enfin, presque… Si seulement il n’était pas si court, malgré une difficulté parfois rebutante pour le handicapé du pad. Son espérance de vie ne va pas vraiment au-delà de son mode « mission », qui compte finalement assez peu de niveaux. Ok, il y a bien de nouveaux challenges débloqués à la fin, à base de hi-scores. Et un éditeur de graffitis, gadget sympathique mais relativement limité -essayez donc de dessiner au stick analogique ! Pas de quoi rallonger la sauce indéfiniment. Le plus regrettable sans doute, c’est que les concepteurs du jeu n’aient pas jugé utile d’ajouter un mode multijoueurs. Un oubli franchement inexcusable, pire, une véritable occasion manquée.

En dehors de ces quelques reproches, et de petites carences techniques -clipping, caméra vicieuse-, Jet set radio est une expérience ludique rafraîchissante et stimulante, inoubliable pour les amateurs d’arcade blasés. Dommage que les erreurs de marketing grossières de Sega le condamnent à une injuste confidentialité.