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(...) Ce que m'a révélé le cinéma de Chang Cheh, c'est un esprit : celui des vrais hommes chinois, portés par un idéal chevaleresque. Un esprit que j'ai toujours voulu recréer au travers des personnages joués par Chow Yun Fat dans le syndicat du crime ou The Killer. Cette influence n'est pas seulement présente dans les scènes d'action, même si la manière dont je chorégraphie les combats est proche de celle du réalisateur de La Rage du tigre, mais aussi dans les moments qui précèdent directement l'action, où je reprends bien des attitudes physiques des héros de Chang Cheh. L'exemple qui me vient à l'esprit est extrait d'A toute épreuve. Au début du film, quand Chow Yun Fat arrive dans la maison de thé, il marche en tenant à la main une cage à oiseaux. Quand il avance ainsi, au ralenti, il est comme Ti Lung dans Vengeance (un film de Chang Cheh de 1970, ndlr). Dans ce film, Ti Lung est tué dans une maison de thé où l'attendent des dizaines de tueurs embusqués, et il avance vers sa mort, au ralenti, en tenant lui aussi une cage à oiseaux.
Si j'ai certes hérité de beaucoup d'éléments symboliques du cinéma de Chang Cheh, je ne suis cependant pas un cas unique. A l'époque de sa gloire, tous les jeunes réalisateurs qui commençaient dans le cinéma d'art martial cherchaient à copier son style, à filmer de la même manière l'action, car personne avant lui n'avait osé aller aussi loin lorsqu'il s'agissait de mettre en scène les épisodes sanglants d'un film, ces derniers moments qui faisaient trépigner d'excitation le public de l'époque. C'était surtout pour le jeune public et la nouvelle génération de critiques qui l'adulaient. Mais au fil des ans il est un peu tombé dans l'oubli. C'est pour cela qu'en 1989, toutes les personnes qui avaient travaillé avec lui se sont réunies pour réaliser un film, Just heroes, dont les bénéfices lui auraient permis d'avoir une retraite tranquille, de se reposer et de se consacrer tranquillement à l'écriture. J'ai participé bien sûr à la réalisation avec Wu Ma, David Chiang, Danny Lee et tous ses anciens assistants.
Le budget étant très serré, le film a rapporté une belle somme d'argent. Mais une fois de plus, Chang Cheh nous a surpris. Au moment où nous lui avons donné l'argent, il s'est presque mis en colère, parce qu'il ne tenait absolument pas à se prendre sa retraite. Il a donc donné l'argent à des étudiants en cinéma dans le besoin, puis il est parti en Chine, où il continue encore aujourd'hui à tourner des films de cape et d'épée ! Alors qu'à Hong Kong on trouve souvent son style dépassé, en Chine, où aucun de ses films n'a jamais été vu, il est devenu très populaire. Dans ce refus d'abandonner le cinéma, Chang Cheh, alors qu'il est vieux, malade, et presque totalement sourd, on nous a encore donné une grande leçon : l'argent n'a aucune importance.
Malheureusement aujourd'hui, excepté les gens liés directement à l'industrie cinématographique, le grand public et la jeunesse de Hong Kong ignorent jusqu'au nom de Chang Cheh. Il est inadmissible de penser qu'on ne respecte pas plus les films et les maîtres du passé, mais cela correspond finalement tout à fait à la mentalité qui règne là-bas. Le cinéma est l'équivalent d'un hamburger, vite ingurgité, vite oublié. le respect des anciens est une notion qui n'a plus cours. Et il convient de souligner que jamais le gouvernement ne ferait n'importe quoi que ce soit pour aider le cinéma, ou pour encourager les jeunes à aller voir des rétrospectives ou découvrir leur patrimoine cinématographique. Aujourd'hui le cinéma de Hong Kong est un orphelin, un enfant abandonné qui ne survit que par ses propres moyens. L'obsession de la nouveauté qui prévaut en Asie a tué toutes les bonnes choses du passé. C'est une véritable tragédie, et c'est bien pour cela qu'il faut voir, revoir apprendre et respecter le cinéma de Chang Cheh...
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