INTERVIEW DE JULIA FAURE

Le titre du film, Sauvage innocence, dans son mélange de flamboyance et de naïveté lui serait alors destiné ?

Oui, ça j'en suis sûre ! (rire ...). C'est une grande bataille que j'ai avec Mehdi Belhaj Kacem, mais même Philippe le dit !

Est-ce que Philippe Garrel vous a beaucoup dirigée ou vous a-t-il au contraire laissée prendre vos marques ?

Philippe a eu un comportement très différent avec chacun de nous. C'est vrai que nous avons des parcours tellement distincts Michel Subor, Mehdi et moi. Comme Mehdi n'était pas du tout acteur avant le film, Philippe l'a beaucoup fait travailler. Il a plutôt laissé tranquille Michel qui avait pas mal d'expérience. Quant à moi, il ne m'a pas donné beaucoup d'informations. En même temps, je l'avais quand même eu un an comme professeur. Donc, je connaissais sa méthode. Pour l'interprétation psychologique des personnages, ce sont les acteurs qui la créent, en secret. J'ai composé Lucie comme une jeune fille sage et non pas comme une héroïne flamboyante dès le départ. C'était le cheminement qui m'intéressait. Pareil pour les indications techniques, on n'en avait aucune et on faisait un peu comme on voulait. Cette méthode peut parfois être risquée : c'est l'assistant de Raoul Coutard, André Clément, qui corrigeait mes erreurs quand, par exemple, je faisais des gestes trop rapides et que je ne laissais même pas le temps au cadreur de relever la caméra !

Dans les Cahiers du cinéma*, Michel Subor déclare s'être servi de "certaines situations conflictuelles liées au tournage" pour construire son personnage. Avez-vous eu vous aussi recours au réel ?

Avec Michel, il s'agissait de m'appuyer sur lui, de le regarder jouer, prendre la place comme un chat sur un canapé et de répondre à ça. C'était très doux, j'ai adoré jouer avec lui. Avec Mehdi, c'était plus violent. Les sentiments qu'on avait l'un pour l'autre étaient passionnels. Mehdi avait l'habitude de travailler dans la solitude, ça a été très douloureux pour lui de se confronter au collectif, d'exhiber ses sentiments. De toute façon, on aurait été les derniers des crétins si on ne s'était pas servi de notre relation, Mehdi et moi...

Qu'avez-vous ressenti lorsque vous vous êtes vue pour la première fois à l'écran ?

Une grande incertitude. Philippe nous avait interdit de regarder les rushs pendant le tournage parce qu'il voulait que Mehdi et moi gardions une certaine virginité devant la caméra. Je ne pensais pas que mon visage se transformerait autant entre le début et la fin du film. En fait, je me suis rendue compte que je n'avais rien maîtrisé du tout, je ne savais même plus ce que la caméra avait filmé. Je me suis alors demandée qu'elle avait été vraiment la part de travail et la part de vie. Au final, je pense que c'est cette dernière qui a sans doute été la plus importante...

Propos recueillis par Elysabeth François

* "Cahiers du cinéma" n°563, p17









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