N'est-ce pas un peu écrasant pour une jeune actrice de débuter avec ce monument du cinéma underground qu'est Philippe Garrel ?Paradoxalement non, car je n'avais jamais vu un acteur être mauvais dans ses films. Il dirige tellement bien ses comédiens, j'avais une confiance absolue en lui.
Votre premier rôle au cinéma est finalement assez complexe, puisque vous interprétez deux jeunes femmes, Lucie et Marie-Thérèse. Comment avez-vous appréhendé ce double personnage ?
Philippe m'a parlé du rôle à la fin de l'année scolaire, au Conservatoire, tout en me précisant qu'il ne prendrait sa décision qu'au bout d'un an. Par la suite, on s'est rencontré tous les mois au restaurant, il me donnait des feuilles du scénario, des bouts de dialogues qu'il était en train d'écrire avec Marc Chodolenko et Arlette Langmann. Il me parlait de cinéma pendant des heures, je repartais complètement grisée, éblouie et tellement envieuse d'avoir ce rôle. Je crois que le personnage a commencé à travailler en moi à partir de ce moment-là. Philippe, inconsciemment ou non, avait commencé à me diriger.
Le personnage de Lucie fut assez facile à aborder car on a beaucoup de points commun dont un, et non des moindres, qui était de débuter au cinéma. On était un peu comme des soeurs et il s'agissait juste de laisser Philippe saisir des moments de vie. Pour le personnage de Marie-Thérèse, il y avait le problème de la drogue qu'il était hors de question de filmer sous l'angle de la douleur. Comme l'héroïne ne me manquait pas à moi, j'ai plus travaillé en pensant à des choses personnelles qui pouvaient reproduire ce manque. Ca m'a délivrée car je me fondais alors sur des enjeux plus familiers.
Comment interprétez-vous la descente en enfer de Lucie ?
Une chose est sûre, il ne s'agit pas d'autodestruction. Je pense qu'elle essaie vraiment de trouver de la force en prenant de la drogue. Elle est tout feu, tout flamme. Elle se dit que l'Art vaut bien tout, qu'elle a attendu ça depuis tellement longtemps. Elle n'a pas le sentiment de descendre en enfer, elle a au contraire l'impression de devenir une actrice.
Comme lorsqu'elle déclare en se faisant un fix : "tous les grands artistes font ça" ?
Elle doit probablement penser qu'il faut payer de sa personne pour arriver à faire quelque chose de beau. Elle manque aussi de confiance en son talent. Elle a eu jusque là une vie tellement tranquille qu'elle pense être banale, pas artiste du tout. Elle croit qu'elle se confronte aux exigences de l'art, à la vie, à l'amour, qu'elle s'élève vers le haut. (...)