CLAPPING MUSIC / EVENEMENT
INTERVIEW ENCRE

Le premier album de Encre, aka Yann Tambour, sort ces jours-ci sur Clapping Music. Entre électronique et avant-rock, des arrangements précis et amples accompagnent un phrasé minimal et introspectif. Contemplatif, mais suffisamment étrange pour susciter une attention sans retenue, ce premier disque est une réussite, et permet d'envisager une nouvelle chanson française éprise de modernité. Interview un brin caractérielle de Yann Tambour.

Chronic'art : Peux-tu décrire ton background musical (première expériences, influences...) ?

Yann Tambour : J'ai joué dans quelques groupes, plus jeune. En fait, plutôt toujours le même, mais sous différents noms et diverses formations. On était plein de grandes idées à l'époque, mais elles avortaient toujours lorsque ça commençait à prendre forme. Disons que d'autres préféraient tout dynamiter au moment ou je commençais, pour ma part, à y trouver de l'intérêt. Du coup, ayant apprivoisé le quatre-piste communautaire, j'ai commencé à produire des morceaux dans mon coin. Je suis retombé dessus récemment : une horreur ! Quant aux influences, je pense que mes premiers vrais chocs ont du être Joy Division, le Velvet, Palace, Nick Drake, Smog ou encore les Red House Painters. Je viens d'un milieu qui n'est résolument pas mélomane (quoique je vienne de récupérer l'intégrale de Brel chez moi, et me suis aperçu que j'écoutais ça en boucle quand j'étais gamin) et je dois plutôt mon éducation musicale à des amis de lycée. J'ai par la suite évolué dans la veine indé, très porté sur la clique Southern Records/Quatersticks, notamment Rex ou Retsin qui sont franchement méconnus ici, ou sous-estimés. J'affectionne également beaucoup les Silver Jews, Hood, Dirty Three ou Godspeed et autres groupes Constellation. Enfin, lors de l'enregistrement du disque, j'ai surtout écouté en boucle Desert Shore et The Marble index de Nico, The Doctor came at dawn de Smog, La Frime de Léo Ferret, Songs of love and hate de Cohen, The Cycle of days and seasons de Hood, The Blossom filled streets de Movietone, Noon chill de Arto Lindsay et Chiastic slide de Autechre.

Quand et comment as-tu commencé la musique "électronique" ? Qu'est-ce que ça a changé dans tes méthodes de composition ?

Ca fait plusieurs fois qu'on me fait le coup, c'est dingue ! Sincèrement je n'ai pas du tout l'impression de faire de la musique électronique. J'utilise un séquenceur depuis que j'ai rangé mon quatre-piste poussiéreux au garage, c'est à dire depuis six ou sept ans, époque à laquelle j'ai réquisitionné l'ordinateur familial pour y installer Cubase, que j'avais eu la naïveté d'acheter. J'ai commencé par faire la même pop qu'avant, toute en guitares acoustiques et percussions de cuisine récupérées à droite à gauche, puis je suis devenu de plus en plus paresseux. Je préférais, aussi pour des raisons de place, enregistrer un seul riff de guitare que je mettais en boucle plutôt que de refaire une prise de cinq minutes cinquante fois. Seulement, je passais sans doute autant de temps à masquer l'effet boucle que si j'avais enregistré une piste complète. Aussi, au bout d'un moment j'ai décidé de rendre ces défauts apparents, d'assumer l'utilisation de l'outil informatique, d'en faire une marque de fabrique. A l'époque, la musique électronique, je n'y connaissais rien. Le premier morceau comportant ce type d'expérimentations est sorti environ trois ans après avoir été écrit, il figure sur la première face de mon Single sur Active Suspension, il a été enregistré à l'époque où je vivais en Angleterre et assistais à de nombreux concerts Post-Rock, d'ailleurs ça se sent. Je pense continuer à faire le même type de musique qu'à cette époque là, j'ai juste affiné ma manière de détourner les fonctions des logiciels que j'utilise. Il est vrai qu'il y a quelques bleeps et autres sons tranchants, mais c'est avant tout par soucis d'obtenir la dynamique des disques dits electros, cette production étagée et d'une efficacité hors-pair. Ce genre de choses ne plaît pas toujours aux puristes, mais je m'en fous. Je sais que je n'ai pas fait un disque opportuniste, histoire de surfer sur la vague de la chanson avec des trucs electros pour faire mode. Je n'aime pas les genres, et je n'ai jamais vraiment compris ce que voulait dire musique électronique compte tenu du fait que 90% de la musique à l'heure actuelle repose sur le séquençage informatique, en détourner les fonctions un jour ou l'autre me paraît logique, générer des sons à partir d'un ordinateur ou d'un instrument revient au même, et je n'aime pas vraiment l'idée d'en faire une bannière.

Comment travailles-tu concrètement (tu pars de boucles, tu composes à la guitare...) ?

Les deux.

Le traitement sonore apporte une "ampleur" particulière aux cordes notamment. Par quelles "recettes" as-tu abouti à ce résultat ?

Je voulais les utiliser comme un élément qui rajoute à la dynamique d'ensemble, un peu comme les éléments rythmiques, plutôt que pour générer une ambiance à l'arrière plan. Pour le côté recette, je ne sais pas, je n'ai pas l'impression d'en avoir, je procède avec les cordes comme avec tous les autres sons.

A propos des textes, quelle importance leur accordes-tu, quelle en est la part autobiographique ? La voix est très en retrait. Est-elle pour toi plus musicale que signifiante ?

Les textes proviennent pour la plupart de choses vécues, ressenties ou observées, c'est vrai. Mais ils ne sont pas autobiographiques au sens strict du terme. Des personnes qui me sont extérieures peuvent en être le sujet. Dans ce cas précis, je m'accapare leur point de vue pour soulever quelque-chose qui me semble important. Il ne s'agit pas de simples confidences. Je ne pense pas être assez important pour me cantonner à ça. Je pense que le texte du premier titre, par exemple, est une tentative de mettre le doigt sur quelque-chose, de l'ordre du devoir de virilité (je pense que certains sauront à qui j'ai piqué ça)... même si je ne sais encore pas très bien pourquoi. Je trouve également plus intéressant et plus productif de "lâcher" des choses qu'on ne s'explique pas très bien que de plancher, discours à l'appui, sur une pseudo-révolution des consciences, comme ont pu le faire certains il n'y a pas si longtemps, même si j'ai beaucoup de respect pour eux (eux, par-contre, "non", qu'ils disent dans leurs chansons !!). Enfin, la voix est aussi signifiante que musicale. Si elle est en retrait et plutôt murmurée, c'est parce-que c'est le ton sur lequel je veux que ces choses soient dites, je veux néanmoins qu'elles soient comprises. Pour ceux qui auraient des difficultés à les saisir, elles sont disponibles sur mon site, je leur conseillerais toutefois de les écouter avant de les lire.

Tu semble avoir une manière un peu autiste, quasi obsessionnelle, de travailler. Penses-tu que ta musique reflète cet aspect (idiotique, égotique, narcissique...?) de ta personnalité ?

Ah, les bon vieux poncifs ! Vous vous êtes donnés le mot ou quoi ?! Que je sois un sale con nombriliste ne fait aucun doute, voyons, il faut bien que je juge mes jérémiades importantes pour les mettre sur disque, non ?... si c'est ce que tu veux entendre. Autiste, je ne pense pas. Un autiste, c'est pas bavard et je suis très bavard. Plus sérieusement, que veux-tu que je réponde à ça ? Enfin, oui, j'ai une manière obsessionnelle de travailler, j'ai fait avoir des migraines à mon ingénieur du son, les graphistes lorsqu'on a pensé la pochette, et les membres du groupe lorsqu'on a travaillé le live. Mais elles n'égaleront jamais celles que je me suis affligées lorsque j'ai réalisé le disque. Je me fatigue plus encore que je ne fatigue les autres. Sinon, je n'ai pas trouvé idiotique dans le dictionnaire. (C'est normal, c'est un néologisme, ndlr)

Penses-tu a contrario faire partie d'une certaine communauté de musicien (les personnes avec qui tu collabore) ?

Je fais effectivement partie, un peu par la force des choses, de cette nouvelle scène électro dont on commence à parler, même si je ne pense pas en faire. J'ai rencontré tout ce petit monde par le biais d'Active Suspension, à qui un ami m'avait recommandé d'envoyer des instrumentaux. Il est vrai que l'on doit développer plus ou moins sciemment une sorte d'esthétique commune. On se fréquente et s'apprécie, il est donc normal que l'on s'influence. C'est effectivement dans ce microcosme que j'ai rencontré les membres qui composent désormais mon groupe. Ils ont tous des projets electros par ailleurs.

Les morceaux live différent des originaux. Que représente la scène pour toi ?

J'ai toujours envisagé les choses telles qu'elles se déroulent en ce moment. Lorsque j'ai arrêté de faire de la musique en groupe, il y a six ou sept ans, j'ai décidé que j'allais me pencher sur un projet solo que je réaliserais intégralement, peu importe le temps que cela prendrait. J'avais déjà dans l'idée, à l'époque, de les interpréter en live par la suite quitte à ce qu'ils soient radicalement différents, car le travail en groupe génère une force que je juge indispensable sur scène. Pour l'instant mission accomplie.

Le visuel de la pochette est vraiment pas mal. C'est une idée de toi ? Ca me rappelle une pochette d'un maxi de Dominique A... Là aussi, il y a une dimension un peu autistique. Qu'en dis-tu ?

C'est une idée que l'on a élaborée ensemble avec Event 10, les graphistes de Clapping Music et Evénement. Le maxi auquel tu fais allusion est sans doute l'Attirance : je n'en connais pas d'autres (En fait , il s'agissait d'un CD-promo de 22 bar offert lors d'un concert de Dominique A au Théâtre de la ville, ndlr). En ce qui concerne la comparaison, je ne vois vraiment pas où tu veux en venir. Ma pochette exprime une vision extrêmement réduite (ou plutôt cantonnée à un seul aspect) de la féminité (c'est le disque qui prend cette direction, pas moi), une idée de "main mise" sur un corps, Dominique A ne traite pas de ces thèmes sous cet angle là. En revanche, à chaque fois que quelqu'un sort un disque avec des textes en français, il a droit à la comparaison. J'ai parfois du mal à comprendre cette réaction. Je pense que cet acharnement à toujours comparer les choses à Dominique A a un effet sclérosant, les Français aimeraient avoir une scène musicale, mais ils la dynamitent systématiquement en en dénigrant ses produits par des accusations de déjà-vu, par contre ils s'extasient devant des plagias éhontés de groupes étrangers, où l'on chante, le plus souvent, dans un Anglais approximatif, mais pas suffisamment pour que ce soit intéressant ou drôle, de quoi être vachement crédibles, quoi ! Quant à la dimension autistique, j'ai déjà répondu plus haut. Je pense que ce visuel évoque la frustration, et ce à quoi elle a trait est extrêmement clair dans le disque, pas l'autisme. C'est une maladie, et je n'en suis pas atteint.

Propos recueillis par Wilfried Paris

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