Chronic'art : Quand vous êtes-vous rencontrés et comment avez-vous commencé à faire de la musique ?
Felix : C'était en 1993. Nous avions des amis en commun. J'étais DJ à Londres et j'animais des fêtes, je mixais de la dance music. Avec quelques amis, on a fait un morceau. Ils m'ont fait rencontrer Simon, j'ai discuté avec lui et me suis aperçu qu'on avait des goûts musicaux assez similaires. Nous avons alors fondé Basement Jaxx. Un an plus tard, nous sortions notre premier EP. Aucune maison de disque n'était intéressée et finalement nous avons trouvé un distributeur d'accord pour payer le premier millier d'exemplaires. L'intérêt porté sur nous a grandi avec chaque nouveau disque.
La première impression que j'ai eu à l'écoute de Rooty fut l'abondance de singles potentiels. Quelles chansons allez-vous choisir ?
Simon : Romeo est la première. Après...probablement, Jus 1 kiss. Et Where's your head at. Et peut être Broken dreams ou encore Do your thing. On a donc de quoi choisir. Mais Where's your head at semble être la bonne en Angleterre, où les réactions sont très positives. Mais c'est sans doute du à sa touche punk, très anglaise.
C'est la seule chanson avec ce feeling sur le disque...
Simon : En fait, ça vient plus ou moins d'un voyage à Ibiza. On y a fait les disquaires pour trouver de bonnes choses à mixer mais tout était très ennuyeux. On s'est dit qu'on ferait mieux de faire des morceaux nous même. On a ainsi commencé deux-trois nouveaux titres dont celui-là, dans sa forme primitive. Il marchait déjà pas mal comme çà, mais on s'est dit qu'on pourrait le développer un peu plus pour en faire une chanson complète.
D'où provient la voix ?
Simon : C'est un gars qui s'appelle Damian, un MC hip-hop. Il habite près du studio, on le connaît depuis deux-trois ans, on a bossé quelques morceaux avec lui. Il ne sait pas vraiment chanter, il rappe mais n'a pas une voix géniale. On l'a fait chanter plein de fois, jusqu'à ce que soit juste et finalement ça sonne bien.
Felix : Il était agréablement surpris en écoutant le résultat, du genre : "Génial ! On dirait que je sais chanter !
Comment travaillez vous en studio ?
Felix : En général, je m'occupe plus des textes et des samples. Simon s'occupe plutôt de la musique et de la production.
Simon : Je joue des claviers et de la guitare et travaille le son général. Félix pense plus aux arrangements vocaux. On travaille beaucoup par itérations et l'on rebondit sur les idées de l'autre. Un peu comme au tennis. La balle est le morceau.
Quel matériel utilisez-vous ?
Simon : Juste un séquenceur, Cubase et un sampler... beaucoup de samples. On utilise beaucoup de bruits, comme celui d'une voiture, tempérés par le clavier. Pas de gros échantillons. Quelques boucles : il doit y en voir quatre sur le disque ? Sinon, on a un Juno et quelques boîtes d'effets, des pédales de guitare, pas grand chose en fait. Une table 24 pistes, assez peu sophistiquée. On a fait le premier disque avec le même matériel. Ca fait cinq-six ans qu'on travaille de la même façon et on a pas envie de changer. Par contre, on va déménager notre studio.
Vous ne travaillez pas à le maison ?
Felix : Non. La maison, c'est pour l'opium, le jacuzzi, les demoiselles. Pas pour la musique.
Comment choisissez vous vos chanteurs ?
Simon : Il y en a plein qui passent au studio, qui est au coeur d'un centre d'affaires, près de Brixton. Il y a donc toutes sortes de business làñdedans, et plein de couloirs. Les gens passent et entendent de la musique, il jettent un coup d'oeil et on essaye avec n'importe qui. N'importe qui qui franchit notre seuil. Parfois ça marche, parfois non.
Felix : Si tu est intéressé pour un duo, on peut essayer.
Le DJing est important pour vous ?
Simon : C'est une bonne façon de tester des trucs et d'être détendu vis à vis de la musique. Tu joues ton disque et les gens te donnent leur opinion. C'est rassurant. C'est mauvais d'avoir fini une musique sans que personne ne l'ait écoutée. Des morceaux du disque ont évolué ainsi selon les réactions des gens en club. Tu apprends beaucoup en passant ton disque. Par exemple, tu sens que le mix ou l'arrangement est mauvais, ou chiant.
Je trouve le disque très orienté vers la pop, avec un côté expérimental dans la production.
Simon : Encore une fois, la meilleure musique est comme çà. Lauryn Hill, Dr Dre, Eminem... tu les écoutes à la radio et c'est bon. Et ça à une sonorité underground. Il y a des tonnes de pop merdique qui ne nous intéresse pas. On aime la musique populaire, mais crue et excitante. A l'époque de Remedy, on était à fond dans la scène garage, deep house. On voulait rester fidèles à cette scène, à des références telles que Masters at work, Moodswing. On aimait cette musique et il était très important de rester du bon côté. Puis, je sais pas, on a commencé à se relâcher. A réfléchir sur ce qui nous donnait réellement du plaisir dans la musique. Parce qu'une grande partie de la house sonne bien en club mais manque de vie. Ca ne dure pas, ça fait partie d'un moment, d'une nuit et c'est tout. Ca ne tient pas debout autrement, en particulier la house instrumentale. Voilà pourquoi on s'est dirigé vers une démarche plus pop. Des trucs que tu peux fredonner, dont tu te souviens.
Vous vous intéressez à l'eurodance ?
Simon :Eurodance ? Tu veux dire Two Unlimited, les trucs dans ce genre ? Non, c'est horrible.
Technotronic.
Felix : Ah si, Pump up the jam, j'aime.
Simon : Bon, la dance commerciale, il peut m'arriver de trouver un morceau pas mal à la radio, je crois qu'on se détend un peu sur le sujet, mais globalement c'est de la merde. Je n'en achète ni n'en écoute jamais.
Vous ne croyez pas que ça pourrait vous donner des idées, pour les pousser plus loin ?
Simon : Peut-être. Mais je ne vais pas me forcer à écouter de la musique que je n'aime pas juste pour avoir des idées.
Felix : Cette musique fonctionne la plupart du temps sur des formules. Elle est dénuée de substance. Tu n'as jamais le sentiment de quelqu'un écrivant une chanson sur tel ou tel sujet.
En écoutant votre disque, j'ai eu le sentiment que vous analysiez la musique. Par exemple, j'ai entendu des citations. Il me semble qu'il y a pas mal de références à Prince.
Felix : Je suis un gros fan de Prince. C'est ce mélange de musique noire et d'influences rock qui fait qu'on est proches de lui. Et aussi le fait qu'on aime la house underground, qui au fond est assez similaire au Prince des débuts. Donc c'est assez naturel que son influence transparaisse.
Mais les voix accélérées...
Simon : Sur Breakaway ? D'accord... On a fait le morceau puis après on s'est rendu compte que ça faisait Prince. Mais bon, Felix chante beaucoup sur ce disque et on aime bien trafiquer les voix...
Felix : T'as pas cent cinquante façon de trafiquer les voix : le delay, le vocoder, on en a marre... Alors le pitch shifter pour changer c'est pas mal.
Pourquoi éprouvez vous le besoin de trafiquer les voix ?
Felix : Pour qu'elles sonnent bizarres, anormales. Qu'on ait l'impression que c'est un alien, un être d'un autre monde. Si ça sonne comme être humain normal, c'est chiant.
Pensez vous évoluer vers une musique plus mélodique ?
La difficulté c'est pouvoir introduire des changements d'accords dans la dance music, sans perdre la puissance futuriste de la production. Je pense qu'on a déjà fait un pas dans cette direction.
Entretien réalisé par Jean Levrain Jr