LUCKY KITCHEN
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INTERVIEW AERON BERGMAN
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Lucky Kitchen est un petit label familial basé à l'origine à New York. En 1997, trois amis passionnés d'art contemporain et de musique électronique découvrent qu'ils ont la même passion de l'archivage sonore et de l'anthropologie moderne. Le label se fait vite un nom et impose son image atypique grâce à des disques entièrement faits à la main et des concepts-albums basés sur des sujets aussi triviaux que la famille, l'amour, des musiques de jeux vidéos imaginaires, ou, dernièrement, une brillante anthologie de musique traditionnelle de la région de la Rioja, en Espagne, d'où est originaire Alejandra Salinas, dans la droite lignée de la légendaire "Anthology of American Folk Music" d'Harry Smith.
Aeron Bergman : Lucky Kitchen été créé à New York par Alejandra Salinas, moi (Aeron Bergman) et Daniel Raffel. On a eu cette idée toute bête en rassemblant des cassettes video et des enregistrements DAT de nos vies, de nos amis et familles etc... et si ils pouvaient intéresser tout le monde ? Pour nous, les sons électroniques devaient rimer avec domestique et personnel. On a décidé de publier certains de ces enregistrements en les empaquetant dans des pochettes faites à la main, en les agrémentant d'objets trouvés forcément uniques histoire d'ajouter un peu d'aura au médium d'édition industriel qu'est le compact disc. L'édition n'a cessé de se développer, la distribution est devenue de plus en plus complexe, sans atteindre le niveau de marché de masse qui nous empêcherait de respirer normalement... Venant tous trois des arts visuels et d'un background informatique, le passage à l'audio coulait vraiment de source.
Chronic'art : Pensez-vous que Lucky Kitchen a quelque chose de particulier à amener au monde ?
Le domaine du personnel, de l'universel, qu'il y a à trouver dans l'individuel.
Toi et Alejandra, qui composez le label à présent, êtes respectivement de Detroit aux USA et de Logrono en Espagne, où vous vivez actuellement, après avoir vécu à Londres pendant un an. Pourquoi avoir choisi l'Europe ?
Pour des raisons personnelles, plus que professionnelles. Il est aussi très effrayant de vivre dans un pays où la peine de mort a encore une place, où un état comme la Floride tire la majeure partie de ses ressources de la sous-traitance d'exécutions et de prisons haute-sécurité. A part ça, la nourriture en Espagne est abondante et fraîche. Il y a plus de gens susceptibles de soutenir nos projets en Europe. L'art aux USA est le fond de la bouteille du capitalisme, et, désolé, mais on ne s'adresse pas aux masses. Peu importe où nous vivons, de toutes façons, on traite avec tout le monde via la poste et l'email. New York ou les montagnes espagnoles de La Rioja, c'est pareil.
Vous êtes plutôt isolés du reste du pays et notamment de grandes villes comme Barcelone où se déroule Sonar, ou Madrid.
L'Espagne est un endroit étrange. Ils placent leur culture au dessus de toutes les autres, et pourtant ils regardent plus de conneries hollywoodiennes que dans n'importe quel autre pays européen. Barcelone, c'est la Catalogne, et ils ne veulent surtout pas être rattachés à Madrid ou au reste du pays. Alors ils préfèrent regarder ce qui se passent en dehors de la frontière nationale. Le Pays Basque, c'est pareil. Evol font des choses très excitantes, très personnelles, matures et intelligentes. Il y a un nouveau label au Pays Basque qui s'appelle Bromo, qui a également beaucoup de caractère. Xabi et Loana sont des amis qui organisent un festival annuel de musique électronique d'avant-garde appelé Ertz, dans un tout petit village pas loin de Bilbao. Ils invitent toute sortes de pointures internationales, mais comme le village est isolé dans la montagne, il y a surtout des habitants du coin qui viennent au concert, même des vieux et des jeunes fans de punk. Sonar, à Barcelone, a de grandes qualités, des organisateurs très optimistes et pleins de bonne volonté, pleins de liens avec les choses de l'art, mais le résultat est très frustrant, très éloigné de l'énergie investie. Le son et les passionnés n'y ont pas de droit de cité. Heureusement, on rencontre assez souvent en Espagne, au Pays Basque et en Catalogne des gens qui se sont trouvé un intérêt pour l'art audio et électronique. Ils sont assez peu, c'est très peu développé, et c'est idéal pour nous.
Quelle est pour vous la manière idéale de produire et distribuer votre musique ?
Elle n'existe pas. Il y aura toujours des problèmes et des luttes avec le monde capitaliste, même à un niveau microcosmique. On fait presque tout nous mêmes, même les encollages et les trajets jusqu'à la poste. Si on a des mauvais retours, on va ailleurs.
Entretien réalisé par Olivier Lamm |