(...) Pas de livre électronique sans connexion au Net
Si par livre électronique, on entend un objet fermé, qui ne peut se connecter à toutes les ressources du Net, d'un point de vue philosophique cela n'a pas le moindre intérêt. Le livre, au fond, n'est qu'un moyen d'entrer dans l'esprit d'autres individualités, au même titre que la parole, mais aussi le son, l'image, les mondes virtuels... Il n'y a aucune raison de refuser le numérique s'il peut permettre d'aller plus loin dans le sens du partage et de la compréhension de la vision d'un autre. L'hypertextualité ou, pour prendre une autre expression, cette intertextualité qui permet à tous les documents du Web d'être tous à moins de dix clicks les uns des autres, représente un grand pas dans cette direction. C'est pourquoi, au livre électronique, je préfère l'idée d'un lecteur électronique, ou d'une lecture électronique, c'est-à-dire d'une lecture nouvelle par les chemins de l'hypertexte.
Après se pose la question du support. Mais déjà, avec mon i-book, mon petit Macintosh portable, je peux me connecter au Net sans avoir besoin de fil, et ce dans un rayon de cinquante mètres autour de l'émetteur ondes courtes, branché au modem câble. Je me balade dans mon salon, mon jardin, et je me connecte au Net sans avoir besoin de rien. Demain, je pourrai avoir un appareil plus léger, pliable, avec beaucoup de mémoire, un écran plat, plus grand et bien plus adaptée à la lecture, mais ce nouvel appareil n'aura de sens que connecté au Net.
L'hypertexte ? Une lecture plus exigeante encore !
Je sais que beaucoup de gens ne voient dans le numérique qu'une expression de la culture zapping, l'impossibilité de se concentrer sur une tâche plus de quelques minutes, et cette manie de passer sans cesse de sujets à d'autres sans jamais se donner le temps de la réflexion. Ces craintes ne sont pas sans fondements.
En tant que prof, j'insiste sans cesse sur la nécessité de structurer sa pensée, autant pour comprendre que pour s'exprimer. La lecture sur support numérique ne change rien à cette réalité première : bien au contraire, l'hypertexte ajoute de la complexité à la lecture. Plus que jamais, en tant qu'auteur ou en tant que lecteur, il faut savoir mettre en ordre ses idées, apprendre l'analyse et la synthèse... Et c'est bien pourquoi ce nouveau type de lecture sur écran et toutes ses fonctionnalités nouvelles correspondent mieux à l'expression de la pensée qu'au roman, et à un public de chercheurs, d'amateurs d'art ou de philosophie, d'étudiants ou encore de travailleurs intellectuels.
Mais cette lecture hypertexte est plus exigeante encore que celle d'un livre classique, que l'on parcourt de façon linéaire. Par ce flux permanent de connaissances accessibles de toutes parts, elle offre bien plus de liberté au lecteur, mais suppose également plus de responsabilité. (...)