(...) Quelle différence y a-t-il entre un livre gratuit et un Lyber ?

La coexistence des supports. Il n'y a pas de Lyber en ligne qui n'a pas son "pendant" papier en vente dans les librairies...

Le Lyber est-il alors seulement un produit d'appel, un coup visant à inciter le lecteur à acheter le livre ?

Le Lyber, c'est la possibilité laissée au lecteur de juger sur pièces. C'est un acte de confiance. C'est la restitution, enfin, de ce moment de gratuité et de don qui est propre à tout acte créatif. Que cette confiance se concrétise par l'achat d'un livre, oui, c'est mon objectif... Mais je n'avance pas masqué. C'est dit très explicitement sur le site et dans la licence...

N'avez-vous pas peur que votre travail soit pillé par des éditeurs peu scrupuleux ?

Il n'est pas question que des éditeurs aient le droit de télécharger des Lyber et les commercialisent sous leur label, si c'est ce que vous laissez entendre. Je suis peut-être fou, mais pas forcément complètement crétin. Un auteur me confie un livre, j'en assume l'édition. Je vends son livre et permets à des lecteurs potentiels de le consulter à leur guise avant de l'acheter. Point. Il n'est pas question d'anticopyright, mais d'une licence qui est en cours d'élaboration sur le principe des licences GPL (copiable, modifiable, distribuable, ndlr) et autres, mais dont la spécificité c'est le double support...

Chacun peut aujourd'hui consulter sinon imprimer, sans débourser un centime, une grande partie de vos publications...

Une grande partie non, pas encore, mais je vais mettre en ligne plusieurs nouveaux Lyber et préciser les choses (notamment la licence...). Il devrait y avoir une quarantaine de titres d'ici l'été...

Le site consacré à l'Anthologie du Libre a reçu près de 40 000 visites, alors que le livre en lui-même a été vendu à un nombre d'exemplaires beaucoup plus réduit. Est-ce un constat d'échec ?

Les ventes réalisées à ce jour pour le livre Libres enfants du savoir numérique sont à la mesure exacte de ce qu'un tel livre peut espérer, quand il est publié chez un éditeur comme l'Eclat. On peut même dire que les 40 000 visiteurs de la version électronique ont permis que ces ventes ne passent pas en dessous du seuil de rentabilité, si on considère que le livre n'a pratiquement pas fait l'objet de comptes rendus sérieux dans la presse nationale (aucun quotidien, aucun hebdo, aucun mensuel non spécialisés) et que malheureusement cette presse n'est plus en mesure (ou n'a plus la volonté) de rendre compte d'ouvrages comme celui-là publié chez un éditeur comme l'Eclat. Le Net est aussi un moyen de contourner cet état de fait.

Dans le Petit traité plié en dix sur le Lyber, vous jetez un pavé dans la mare du monde de l'édition. De votre point de vue, quel est le sens du métier d'éditeur et de son évolution ?

Il est possible qu'avec le Petit traité plié en dix sur le Lyber, je sois contraint de m'écrier bientôt avec Beuys : "Désormais je ne fais plus partie de l'édition française !" L'urgence pourtant est de s'approprier ces nouvelles technologies pour qu'elles n'abêtissent pas entièrement les parties correspondantes de notre corps... De les presser, de les mêler aux techniques propres au livre. D'occuper l'espace du Net avant qu'il ne soit envahi par des pseudos éditeurs qui pratiquent sans aucune vergogne le compte d'auteur ou servent abusivement d'agent littéraire à des auteurs le plus souvent perdus dans le cyberespace... Il y a en France près de 3 millions de manuscrits qui circulent chaque année dans les maisons d'édition. 300 000 paraissent (il faudrait vérifier ces chiffres, mais la proportion me semble bonne). Restent 2 700 000 auteurs qui sont des proies assez faciles pour les vendeurs de vent (si on en juge par l'insistance avec laquelle certains auteurs nous proposent de l'argent pour être publiés -et que nous refusons, faut-il le préciser...). Par ailleurs, il me semble que c'est aux éditeurs eux-mêmes qu'il revient de convertir leurs fichiers aux formats e-book ou Cybook de façon à alimenter eux-mêmes ces machines pour ceux que ça intéresse, plutôt que de confier la commercialisation de leurs contenus à des sociétés qui sont dirigées par des gens qui, depuis belle lurette, ne se consacrent qu'au seul contenu de leurs poches.

Propos recueillis par Lena Achille



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