Michel Valensi (des éditions de L'Eclat) est encore de ceux qui favorisent une édition soignée, des textes fouillés. Ça, c'est sa vision traditionnelle de l'édition. En version numérique, il a lancé le Lyber, une alternative qui réconcilie support papier vendu en librairie et support numérique gratuit. Une bibliothèque d'un nouveau type, avec l'envie de créer de vraies communautés autour de valeurs éthiques et esthétiques. A l'horizon : la possibilité de diffuser la majorité des auteurs non publiés.

Lorsque nous avons pris contact pour réaliser cette interview, vous m'avez répondu : "Le livre électronique, qu'est-ce que c'est ?". Pourriez-vous m'expliquer cette posture ?

Le mot livre, on ne le sait que trop, vient du latin "liber" qui était la partie vivante de l'écorce sur laquelle on écrivait... Dès lors que l'écorce est électronique, la question est de savoir si elle est aussi "conductrice", c'est-à-dire si elle est susceptible de transmettre ce courant qu'on lui a insufflé, ou si elle est "isolante" au point que le savoir qu'elle supporte ne pourra plus se transmettre (à un ami, à ses enfants, etc.)... Voilà pour la boutade.
En fait, la question est plutôt -ou toujours- "le" livre ou "les" livres électroniques. Qu'un auteur en mal d'éditeur mette son roman ou son essai sur sa page personnelle, qu'un éditeur mette en ligne sur son site, contre paiement, des livres en ligne à télécharger, ou qu'il le fasse sous la forme du Lyber (gratuité des contenus, commercialisation des livres-pas-électroniques par l'intermédiaire du réseau libraire) ou qu'une société privée s'approprie un nom (Cybook ou e-book ou monculsurlacommodebook...), parce qu'à ce jour elle est la seule à commercialiser un format qui devrait être à la disposition de tous les éditeurs, voilà autant de versions du livres électronique. Donc, oui, qu'est-ce que c'est ? Toutes ces choses à la fois, ou chacune à son tour...

Pour beaucoup, le livre électronique constitue un progrès : allégement des supports, possibilité de lire différents types de supports écrits (livres, journaux), lien avec Internet, hypertextualité... Etes-vous un éditeur ringard ?

J'ai publié en 1989 un auteur italien, mort en 1910 : Carlo Michelstaedter, qui écrivait dans La Persuasion et la rhétorique: "Chaque progrès de la technique abêtit la partie correspondante du corps de l'homme." Il n'empêche que "désormais nous avons le livre (électronique) et nous pouvons nous servir (aussi) de ce succédané. Il nous faut justement nous en servir de façon à ce qu'il ne soit rien d'autre justement qu'un succédané" (pour paraphraser encore un autre auteur de l'Eclat (Giorgio Colli). Je ne sais pas où vous êtes allé chercher que j'étais opposé au livre électronique... C'est comme si les Troyens avaient dit aux Grecs : "On est contre le cheval de Troie." (Ils auraient dû !) Une fois introduit dans l'enceinte de la ville, la question est de savoir quoi en faire, comment canaliser le flux de ce qui va lui sortir du ventre, comment faire en sorte que ce cheval devienne l'outil d'une défense renouvelée de la ville et non l'artisan de sa défaite ultime... (...)



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