(...) Quand vous dites qu'il est question d'un nouveau support d'écriture, vous pensez qu'il est aussi question d'une nouvelle écriture ?
Absolument. Ce qui s'est passé depuis m'a permis de comprendre Glas de Derrida. C'est un livre que je n'avais pas compris et d'ailleurs je ne suis pas sûr que Derrida lui-même l'ait compris comme on peut le faire maintenant ; il était sans doute médium lorsqu'il l'a écrit, porteur d'une intuition qui se révèle juste aujourd'hui. On voit comment l'arborescence fait son apparition et comment la linéarité disparaît. La révolution du e-book, c'est la possibilité d'entrer dans un livre par tous les bouts, de recomposer, d'aller et venir. Il y a une sorte de sauvagerie libertaire dans cette circulation. On en finit avec le modèle classique du livre avec un début et une fin. C'était un mode de lecture qui supposait un mode d'écriture. Quand on écrivait un livre, on tâchait de le construire en regard de cet ordre. On construira demain à partir de blocs qui seront mis en perspective et en relation. Par ailleurs, il y aura de l'interaction. Le lecteur fera le livre comme le regardeur fait le tableau.
Cela changera-t-il les comportements de lecture ? Le lecteur internaute devant son écran fera-t-il usage de cette interactivité ? N'aura-t-il pas le réflexe de chercher un début et une fin ?
Si on pense en termes contemporains, oui. Mais il y aura un moment où l'on ne saura plus ce que c'est que de lire un livre en commençant par le début et en terminant par la fin. Nous sommes déjà dans une civilisation du zapping. J'entends des gens qui me disent "J'ai commencé votre livre par ceci, puis par cela..." On supposait une suite classique dans l'arrivée des plats jusqu'au dessert. On pourra laisser tout sur la table et les gens commenceront par un clafoutis, ensuite une choucroute, puis des gâteaux apéritifs. Alors, cette possibilité de zapper est facile. Quand quelque chose ne me plaît plus, je vais ailleurs... C'est un grand risque aussi. J'évoquais tout à l'heure la mémoire dont disposaient les hommes de l'Antiquité et qui était considérable. Tous les chants de Homère étaient connus par coeur grâce à la cadence de la poésie. Dans les sociétés africaines, les griots peuvent raconter des histoires pendant des heures et transmettre ces mots à des générations entières. Les civilisations sans écriture sont des civilisations à mémoire. Quand on a commencé à écrire, on a réduit considérablement la mémoire. Aujourd'hui plus personne n'en a. On a des mémoires monstrueuses sur des ordinateurs. On a délégué la mémoire. Comme le dit Umberto Eco dans De biblioteca, le photocopieur a tué la lecture. Quand les gens copiaient, ils étaient bien obligés de lire. Quand on photocopie, on ne lit pas. On va vers ce genre de comportement. Il n'y aura plus de mémoire et plus de linéarité. La rhétorique qu'on enseignait au XVIIe siècle est impensable aujourd'hui. Il n'y a plus d'exposition, de relation de causalité entre un morceau et un autre. Il y a donc une sorte de paresse mentale dans cette approche. On a perdu la mémoire, mais on va perdre aussi la capacité de raisonner en se contentant d'une circulation anarchique entre des blocs et de manière hédoniste au sens pervers du terme, c'est-à-dire : "Je ne reste pas, ça ne me fait pas plaisir, je vais voir ailleurs". Quand Duchamp dit que le regardeur fait le tableau, il a raison, mais quand le regardeur est un imbécile ? Alors, certains pourront faire des propositions géniales à la Derrida dans Glas et d'autres produiront des sottises monstrueuses.
L'avenir de nos habitudes de lecture ?
Mon hypothèse est que l'on va vers une civilisation égyptienne : seuls subsisteront quelques scribes qui sauront lire, écrire, compter. Et c'est déjà le cas. L'illettrisme est bien ancré. Si on demande aux gens de lire des panneaux d'affichage, ça va. Mais si on leur demande de rentrer un peu dans le détail d'une argumentation, voire d'une syntaxe, ça devient plus difficile. Aujourd'hui, lire une phrase de Proust est devenue trop compliquée. C'est ce qui fait le succès des livres construits sur deux idées. Idées brèves, courtes, simples. Les blocs de la nouvelle écriture sont moins des blocs de complexité à la Deleuze que des blocs de simplicité.