(...) Apparemment, le système du Cybook fonctionne de façon extrêmement verrouillée...Une fois que le dispositif sera mis en place, il y aura des hackers qui trouveront le moyen de faire sauter les verrous et de faire circuler les informations sur le réseau. Le Net, vu du côté de ceux qui veulent l'utiliser librement, c'est une chose ; vu par ceux qui veulent faire de l'argent, c'est autre chose ; et vu par les pirates, c'est encore autre chose. Je peux avoir plusieurs casquettes ; je peux faire circuler mon livre, mon éditeur peut le faire pour moi et je peux aussi pirater un livre. Comme le livre du docteur Gubler sur Mitterrand : bien qu'interdit, on pouvait le trouver sur le réseau.
Vous dénoncez l'abondance de faux livres. L'abondance, c'est aussi une qualité associée à l'Internet et également un argument de marketing. La qualité du contenu va t-elle changer ? Que l'on trouve Sulitzer sur papier ou en téléchargement, c'est toujours Sulitzer...
Quelque chose de vraiment nouveau arrive. Nous changeons de millénaire aussi d'un point de vue intellectuel. A l'époque de Gutenberg, on était loin d'imaginer toutes les révolutions mentales et politiques induites par le livre : la Réforme, l'Encyclopédie, la Révolution française. Je crois qu'il y aura une civilisation construite à partir du Net et que nous sommes dans les limbes. Il y aura le haut débit, des contrôles de l'Etat qui se renforceront, des pouvoirs financiers considérables et l'abondance perdurera. Mais il y aura encore des gens qui pourront faire circuler librement des idées alternatives ou libertaires sur le réseau. Un peu comme avec les radios libres. On s'est aperçu que c'était surtout l'explosion de l'indigence. L'écrémage s'est fait selon un mode de production capitaliste. Pour le moment nous ne pouvons qu'assister au début du combat. La réorganisation se fera et on verra sur le Net des gens plus sérieux que d'autres. On saura à terme repérer les réseaux qui diffusent une vraie littérature.
Lorsque vous écrivez :" Le e-book a symboliquement fêté son entrée... dans le Salon du livre. Loup lâché dans la bergerie dont il dévorera sans difficulté la population et ce dans les meilleurs délais. Le livre meurt d'avoir été un jour pensé comme jetable", vous percevez là le signe d'un changement de civilisation ?
C'était assez singulier de voir apparaître cet objet qui va détruire le livre papier dans un endroit où l'on célèbre ce dernier ! C'est la ruse de la raison, pour reprendre le terme de Hegel. D'ailleurs c'était le grand événement du Salon du livre. Mais ceux qui ont fait le e-book ne savent pas trop quel type d'effets ils vont produire. C'est l'inconnu complet.
Orsenna parle de la bibliothèque infinie de Borges. Vous ne trouvez pas ça exagéré ?
C'est à entendre comme un argument publicitaire. Pour le moment, on ne voit pas grand-chose. Cependant, dans quelques générations, il n'y aura plus de bibliothèques dans les maisons, mais des micro-ordinateurs portables et, en avion, dans un café ou ailleurs, vous pourrez vraiment accéder à tous les livres de la planète qui auront été numérisés. Bien sûr, Borges n'a rien à voir avec ce qu'on nous présente. (...)