(...) Le troc des mots et le choc des culturesLes différences de conception entre l'édition littéraire qui exige un respect scrupuleux à la virgule près et toute la conception évolutionniste de l'informatique qui n'envisage un programme que comme perfectible a été enrichissante à plus d'un titre. Si dans le monde littéraire, la pratique évolutionniste est une aberration, pour nous elle est naturelle. Finalement, les deux se rejoignent sur le problème de l'édition numérique de livres. Puisque nous sommes obligés d'opter pour des éditions libres de droits, nous avons parfois recours à des versions disparues du marché, différentes de la parution de référence souvent protégée par un copyright. Un professeur japonais m'a ainsi demandé quelle version de Descartes était en ligne, car il ne la connaissait pas du tout et croyait que j'étais un spécialiste !
Le format Abu reprend les bases de la licence GNU, en clair les préceptes du logiciel libre remis au goût du jour (pas question bien sûr de changer le texte intégral de l'auteur). Dans les faits, les textes peuvent être copiés et même vendus à condition que l'utilisateur final sache d'où provient le texte. Reste à trouver une personne prête à payer pour un produit par ailleurs gratuit ! L'évolution d'Internet cristallise cela, avec tout d'abord des fournisseurs d'accès qui désirent s'enrichir de contenus tout faits ; puis le début d'une sectorisation avec les portails culturels qui explosent sous la pression des moteurs de recherche généraux et aujourd'hui l'hyper-sectorisation. Bref, des systèmes qui vivent sur des contenus existants sans les renouveler.
Créer du contenu, donc de l'usage
C'est d'ailleurs tout le problème de l'édition électronique : savoir créer un marché rentable basé essentiellement sur le contenu et non sur les fonctionnalités parfois gadgets de l'interface de lecture. Ce qu'il faut faire, c'est mettre la barre bien plus haut en termes de contenu : à quoi bon acheter un e-book à plus de 5 000 F pour ne lire que des livres du domaine public qu'il faut de plus acheter ? Le développement de l'édition électronique n'est pas un problème, à condition toutefois de privilégier une politique éditoriale riche et éclectique. Avoir des offres énormes à des prix raisonnables. L'information prime avant toute chose.
Ainsi les premières réelles bonnes réalisations en la matière proviennent des lectures savantes comme la réédition intégrale sur CD-Rom de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert : une navigation hypertextuelle, un prix très bas (600 F contre plusieurs dizaines de milliers de francs). Dans le même ordre d'idée, le projet de conservation numérique des arts et métiers réintègre la notion d'espace et d'épaisseur du livre en présentant une navigation en fac-similé aujourd'hui en 2D et demain en 3D.
Propos recueillis par Benoît Maurer