(...) Un support indissolublement lié à l'encyclopédisme du Net

Pour moi, l'écriture, c'est la rareté. C'est la phrase qui surgit dans la surprise, comme un accident. La découverte littéraire, comme toutes les découvertes, est une sorte de miracle laïc, qui ne résulte pas d'une concentration, d'une capitalisation de savoirs, mais d'un étonnement. Je ne ressens pas le besoin de l'encyclopédisme du Net, je crois que ni Kafka ni Joyce n'avaient besoin de dictionnaire à disposition, ce qui ne les empêchait pas de le consulter de temps à autre. Pourquoi cette logique encyclopédique du numérique pour écrire ? Pourquoi le fait de tout savoir nous aiderait-il à mieux savoir ? C'est le mythe de Babel de Borges. Pierre Lévy a raison de dire qu'on ne peut envisager le e-book coupé d'Internet et de ses ressources, c'est-à-dire de sa grande caisse de résonance, de cette grande bibliothèque de Babel qui pour moi n'a aucun sens.
Quand je dis ça, je laisse intégralement ouvert l'avenir du e-book. Je ne le referme pas. Je dis juste : qu'on ne vienne pas me dire qu'il y a progrès, pour l'auteur comme pour le lecteur. Aujourd'hui, le e-book est un produit fantasmatique, une simple propagande pour la vente du matériel, mais son avenir réside entièrement dans son accouplement avec Internet.

À nouveau support nouvelle écriture

Certains me diront : numérique ou pas, un texte de Flaubert reste un texte de Flaubert. Certes, mais un livre n'existe que par l'écriture. L'écriture est une manière d'être. Le traitement de texte modifie l'écriture, tout comme le e-book va modifier le livre par la pratique de l'écriture qu'il induit. Laissons donc le Musée des grands anciens : Shakespeare et Bach en numérique, e-book ou CD laser, pour parler de l'écriture en train de se faire, à venir. Ce qui me préoccupe, ce n'est pas le passé mais l'avenir. Aujourd'hui, je ne vois pas de progrès dans le passage d'une écriture manuelle, le doigt dans le sable, avec la plume d'oie ou le pinceau chinois, à une manière d'écrire par le clavier, le traitement de texte ou même l'hypertexte... Mais ce n'est que mon point de vue.

Moi-même, en effet, j'écris encore à la plume. Pourquoi ? Parce que cela me rend fou de décomposer des phrases en appuyant sur des touches. C'est donc ma femme qui les saisit. Je serais incapable d'écrire directement à la machine. Je comprends que des écrivains écrivent puis tapent les manuscrits pour en faire ce que j'appelle des "des tapuscrits", mais moi, quand j'écris, je dessine. Le sens de mon écriture est lié au dessin, et ce d'autant que j'ai été peintre dans ma jeunesse. Une fois tapé, il ne s'agit plus du même texte, on constate à la fois une perte et un acquis, notamment en termes de lisibilité.
On en revient ainsi à notre question première : le e-book peut-il nous apporter quelque chose d'original et de fort ? Pour l'instant, je n'ai vu personne s'emparer du capteur optique numérique pour en tirer une úuvre du niveau de celle d'un Cartier-Bresson, et je doute qu'un tel miracle soit possible. Mais, qui sait, peut-être cela se fera-t-il avec cette nouvelle écriture numérique ? Seul l'usage nous le dira.

Propos recueillis par Ariel Kyrou



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