Si le e-book tel qu'il a été conçu ne répond pas à la loi de moindre action, c'est qu'il n'obéit qu'à la logique de ce que j'ai appelé la bombe informatique, et à elle seule. Son système n'est plus un système historique, qui a fait ses preuves, c'est le système informatique anhistorique. Le e-book est donc de même nature que l'organizer que d'aucuns utilisent à la place de l'agenda et du carnet de téléphone, ou encore du e-mail à la place ou en complément du fax et du courrier. Mais, une nouvelle fois, si pour certains l'un remplace l'autre, il n'y a pas équivalence. Pour prendre un autre exemple, le capteur optique numérique n'a rien à voir avec l'appareil photographique, argentique ou analogique. Je me souviens d'une conversation avec un photographe, dans une galerie. Je l'avais vu entrer avec un Leïca bien usé dans une main, et dans l'autre un appareil numérique ; nous avons discuté du Leïca, de ses trucs, de la qualité d'image qu'il permet... et puis, lorsque je lui ai demandé ce qu'il pensait de l'appareil numérique, il m'a répondu : "Oui, je l'utilise, je prends des images, il faut en prendre, c'est intéressant, mais je ne sais si c'est de la photo, de la vidéo ou je ne sais quoi d'autre. Non, je ne sais pas ce que c'est." On est donc devant un inconnu sans histoire. On ne peut pas dire que le passé du capteur optique numérique c'est celui de l'appareil photo, comme on ne peut affirmer que le livre papier est le passé du livre numérique.
Le filtre digital, une mise à distance de notre corps au monde
Qu'est-ce qui se joue dans ce duel entre un système historique, celui du livre, celui de l'écriture, de la page écrite, et celui de l'ordinateur, du e-book et de sa vision que je qualifierais de traitement de texte ? À mon avis, le système nouveau a pour projet d'être un filtre, un filtre digital. Les notions de filtre ou d'osmose sont très importantes en biologie, dans les membranes, les interfaces. Or, justement, le numérique a vocation de créer des interfaces, dans tous les sens du terme, et de devenir osmotique. Le filtre digital tend ainsi à s'interposer entre nos différentes perceptions : à la vue, à la vision ou à la lecture directe, il oppose une vision ou une lecture indirectes par le prisme de l'écran ; à la voix ou à l'audition par la radio ou le téléphone, il oppose une audition plus indirecte encore avec le casque ; au tact, au toucher direct, il oppose les systèmes de réalité virtuelle avec le data-glove, le data-suite et même le cybersexe avec ses capteurs sensoriels... Comme je l'ai dit auparavant, certains laboratoires travaillent par ailleurs sur l'olfaction et des parfums numériques. Un seul sens résiste à cette mise à distance de notre corps au monde : la gustation. Ce serait intéressant d'analyser la raison pour laquelle il n'existe pas de chocolat ou de Bordeaux numériques ! Non, je ne plaisante pas : la gustation devient la ligne de résistance au filtre digital. (...)