(...) Le renouveau de genres littéraires

S'agissant des textes plus ambitieux, on a pu voir l'émergence de genres peu usités dans la littérature française contemporaine, comme la nouvelle, les fictions périodiques ou les feuilletons à épisodes. Avec l'édition électronique, réapparaissent des formes que l'édition traditionnelle tendait à ignorer. C'est le cas de la poésie. On voit tout à coup qu'il existe un espace de diffusion pour des textes autres et sur lesquels les auteurs rencontrent des lecteurs indiscutablement !... Je suis convaincu, sans pour autant crier que le texte papier est mort -le maître mot de demain, s'il existe, sera plutôt "cohabitation"- que le média électronique générera de nouveaux principes d'écriture. Par provocation je dirais qu'il s'agit là de principes impurs ou blasphématoires. Et ce n'est que le début. Pourquoi pas envoyer un petit morceau de texte assorti d'une image ? Pourquoi pas aller résolument vers une expression plus multimédia ? C'est compliqué à faire, c'est plus compliqué à bien faire, mais il y a là une capacité à proposer du texte illustré, du texte dynamique, qui me semble constituer un territoire assez vierge encore et qui va, à l'évidence, s'étendre. Il y a déjà beaucoup de choses pionnières sur le réseau.

L'e-book n'est qu'un point de transition

On sent bien qu'il y a un certain nombre de technologies qui s'additionnent : entre le PDA, le petit assistant de poche, et les ordinateurs portables, qui sont de plus en plus légers, dont le format se situe entre le A4 et le A5 et qui offrent une mémoire assez importante, je ne perçois pas très bien la place de l'e-book. Un instrument qui ne ferait que tourner les pages, qui ferait éventuellement un peu de bruit, qui n'a pas une capacité de mémoire sidérale et qui est limité dans ses fonctionnalités, je ne vois pas... L'argument du confort de lecture me laisse aussi assez dubitatif. Lire à l'écran me fait de moins en moins peur. Il y a une augmentation phénoménale de la qualité physique des écrans. Et puis, il y a dans les labos, des promesses fantastiques. On parle de l'encre électronique, du livre électronique souple, réactif, que sais-je encore ? L'e-book constitue une étape de transition. La technologie numérique est en évolution extrêmement rapide et l'e-book ne me paraît pas être technologiquement un concept riche. Je crois que l'outil électronique se doit d'être bien plus communicant, plus ouvert. Je ne crois pas trop à une technologie dédiée aussi exclusivement, aussi massive que celle-là. Les objets numériques et technologies nomades comme l'ordinateur portable, le téléphone, l'agenda électronique vont tous vers l'ouverture, la multi-application. Tous vont à l'encontre de ce caractère dédié.

Un échange entre l'auteur et son lecteur

Dans le schéma classique, la relation entre l'auteur et le lecteur appartient largement au domaine du fantasme. D'une certaine manière, l'édition électronique fait basculer cette relation dans le réel, dans le ici et maintenant. D'un côté comme de l'autre, il y a un fossé d'ignorance qui se comble avec l'outil numérique. Une notion de partage voit le jour. Le lecteur peut faire part de sa subjectivité, de son émotion... et l'auteur peut percevoir l'impact réel de sa production. Cet espèce de passage à l'acte me semble en soi très important. Tout comme la modification du caractère figé ou sacré du texte tel qu'on le conçoit dans le schéma classique. Cette nouvelle relation ouvre la porte à des textes évolutifs qui échappent à la loi des fameux 3 000 exemplaires ! L'écriture électronique, en théorie, devrait permettre une modulation, j'allais dire une élasticité du texte jusqu'alors impossible.

Le subjectif du temps présent

La force de réaction du Net questionne avant tout le statut du texte au sein de notre société et ouvre des espaces hybrides dont personne ne peut encore mesurer l'impact sur la création. Il se peut très bien que le lecteur de 17h32 ne lise pas le même texte que le lecteur de 15h12 ! Du coup, ça nous plonge dans cette ambiguïté extraordinaire qui consiste à dire chaque semaine, dans tous les magazines, que le numérique pourrait être la mémoire éternelle, cunéiforme, qui permettrait de conserver éternellement les textes, et sur un grain de riz, s'il vous plaît !... alors qu'en réalité, c'est peut-être tout à fait le contraire qui va se passer. Le numérique va peut-être restaurer ou faire resurgir des choses hautement fugaces, qui n'auront aucune pérennité. Des formes hautement significatives, nomades et volatiles, qui viseront non pas la pérennité mais la disparition !

Propos recueillis par Yvon Le Mignan

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