Directeur de recherche au sein du Pôle numérique de l'Ecole nationale supérieure de Création Industrielle-Les Ateliers, à Paris, Jean-Baptiste Touchard est auteur et travaille dans l'édition et la production multimédia. Il remet les pendules à l'heure du numérique triomphant. Et si ce monde virtuel ne touchait qu'une élite ? Et si l'éditeur restait au centre du débat ? Et si l'e-book n'était qu'un gadget inadapté ? Et si l'auteur et le lecteur entretenaient de nouveaux liens...

Du rêve démocratique à la réalité élitiste

L'intérêt du numérique quant à la diffusion de la chose écrite est évident et tient aujourd'hui presque du lieu commun. J'aimerais peut-être souligner l'ambiguïté qui existe autour ou à l'intérieur de ce formidable outil d'édition qu'est le Web. En théorie, le réseau devrait pouvoir autoriser chacun à prendre contact avec chacun, permettre des narrations singulières, multiplier l'accès à ce qu'on nomme classiquement la culture. Je ne suis pas très sûr que ce soit tout à fait vrai. Je pense que cette vision démocratique de l'accès à l'information, pour parler vite, achoppe sur une réalité élitiste. Elle suppose une connaissance de l'outil et des moyens financiers qui, aujourd'hui encore et quoi qu'on en dise, demeurent le fait de quelques-uns, de quelques occidentaux privilégiés. Et je ne vois pas très bien se dessiner un monde plus égalitaire grâce à cet outil. Or, pour moi, la question de l'édition électronique ne se dissocie pas de celle de l'accès à l'éducation. C'est même le fondement du rêve Internet, de l'idéologie portée par ce média... Et là, malheureusement, je dois dire que je suis assez pessimiste.

Les éditeurs de nouveau en première ligne

Cela dit, il y a incontestablement des choses qui changent. Dans les modes d'accès, l'économie du livre, les relations plus immédiates qu'un auteur peut avoir avec son lecteur, et le rôle même de l'éditeur qui me semble renforcé pour l'outil électronique. Premièrement, parce que les risques financiers ne sont plus les mêmes et permettent d'oser davantage, et deuxièmement parce que le média impose des actes éditoriaux forts et responsables. Contrairement à ce que laissait entendre Stephen King qui, d'une certaine manière, en s'autopubliant sur le Web, voulait la mort de son éditeur et qui, au mépris de ses lecteurs, a interrompu la parution de son livre au sixième chapitre sous prétexte de non-rentabilité, cette expérience montre de manière explicite la place que peuvent et doivent occuper les éditeurs sur le réseau.

L'émergence de formes d'écriture

Quand le cinéma apparaît, il emprunte ses premiers contenus au théâtre, mais, très vite, il invente ses propres formes d'écriture, son propre langage. A l'évidence, c'est ou ce sera aussi le cas pour ce qui est du numérique. Le courrier électronique, d'un point de vue basique, en est l'exemple le plus frappant... Ce n'est peut-être pas extraordinaire au plan culturel, mais quand même, on voit là apparaître quelque chose qui modifie en profondeur notre rapport à l'écriture. Pourquoi ? Parce qu'il y a un rapport au temps très différent de celui qui se joue dans l'écriture d'une lettre traditionnelle. La notion d'instantanéité qui est liée au mail entraîne une narration elliptique, cursive, un détournement poétique du langage. Certains le déplorent, moi j'y vois avant tout une création subversive, légère et originale qui interroge au quotidien l'expression de ce que nous sommes. Il y a là une brusquerie qui me semble très porteuse. (...)



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