Romancier et essayiste, Renaud Camus est également l'auteur de préfaces de livres d'art et de catalogues d'expositions. Depuis 1987 (Journal romain, 1985-1986), il offre en lecture son fameux journal dont la dernière parution, La Campagne de France (journal 1994), a provoqué de violentes polémiques dans la presse française. Extralucide, il voit dans le potentiel technologique un nouveau médium de créations inédites autant qu'un simple moyen de diffusion supplémentaire, comparant cette possible révolution à celle de l'apparition de la télévision. Dès lors, c'est aux usagers, lecteurs et écrivains, d'en faire le bon usage.

Quelle est votre position, en tant qu'écrivain, à propos de l'édition électronique ?

Il importe de ne pas confondre deux choses : la simple édition électronique de textes qui existent de toute façon ou qui pourraient exister sous une autre forme et l'édition de textes qui tiennent du nouveau medium, leur structure et leur existence même. Dans le premier cas, on a un nouveau moyen de diffusion, c'est une chose précieuse en tant que telle, mais ce n'est pas une révolution intellectuelle. Dans le second, on assiste à un véritable bouleversement sémantique, artistique, épistémologique : c'est la forme linéaire de la pensée et de l'expression, qui depuis si longtemps a été une contrainte pour les créateurs de toute espèce (une contrainte éventuellement productive, mais une contrainte tout de même), qui se trouve tout à coup subvertie ; la pensée comme la phrase échappent à l'unidirection, qui ne leur était pas "naturelle". Tout point de la ligne est un carrefour possible.

Outre l'aspect technique, pensez-vous que le livre numérique engendrera de nouvelles formes de création littéraire ?

Il engendrera de nouvelles formes littéraires, mais déjà il rend possible des formes qui étaient là, virtuellement, mais qui ne pouvaient pas se réaliser parce qu'elles butaient sur les limites du livre, du volume, de l'espace très contraignant de la page.

Avec le développement du numérique, assiste-t-on à une autre relation auteur/lecteur induite, par exemple, par l'accès possible aux diverses versions d'une oeuvre, voire à une oeuvre en cours d'élaboration ? Et en quoi cette relation peut-elle "nourrir" le travail de l'écrivain ?

Oui, la critique génétique peut s'exercer en temps réel, pour le lecteur que ça intéresse. Le livre n'est plus gravé dans le marbre ou dans l'encre et le papier. Il devient un organisme vivant, sensible au temps, au regard, aux états du ciel et aux humeurs d'une société et d'un homme, au perpétuel pentimento. Le danger serait ici celui d'un relâchement de l'exigence formelle, comme chez quelqu'un qui recevrait tout le monde dans sa cuisine, pas rasé, en savates et en pyjama. Plus il y a de liberté, plus il faut de loi personnelle. Quand on prend seul ses repas, il faut y mettre beaucoup de forme.

N'y a-t-il pas contradiction entre la nécessité d'isolement pour écrire -voire de nécessaire hostilité envers le "monde" ou tout au moins de distance critique- et le "bruit parasite" qu'implique cette relation possible propulsée par le numérique ?

Non, je ne vois pas de contradiction. La civilisation a été inventée pour rendre possible la solitude. Le numérique donne une grande indépendance spatiale. Dans les chambres d'hôtels de villages calabrais ou de banlieues luxembourgeoises, l'installation de formidables bibliothèques s'effectue en un tournemain. Que le numérique puisse faire le moins (l'autopromotion, mettons, ou la simple diffusion) n'implique en aucune façon qu'il soit incapable de faire le plus, d'ajouter une nouvelle dimension à la perception, à l'expression et à la pensée. Il faut seulement veiller à ce que le moins ne submerge pas le plus, comme on a pu le voir pour la télévision.

Propos recueillis par Yvon Lemignan

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