Paul Virilio a été parmi les premiers à penser le monde qui naît de nos révolutions technologiques, et plus particulièrement de l'informatique et de ses multiples artefacts. Mais gare à l'accident : loin du positivisme des gourous du Net, l'homme aime la posture du tragédien, nous prévenant toujours du pire, mais avec une gourmandise qu'il exerce dans cet entretien sur la question du e-book. Le philosophe voit le livre électronique comme un nouveau filtre digital, le dernier avatar de la "bombe informatique", augmentant encore la distance entre nous et le monde.

L'écran et l'écrit s'opposent radicalement

Même à long terme, je ne crois pas à un remplacement pur et simple du livre classique par le livre électronique. Le e-book fera autre chose. Il a un avenir, mais différent, et cette différence majeure se situe dans l'opposition entre l'écran et l'écrit. Je n'ai jamais oublié la première présentation d'un livre électronique à la foire de Francfort : pour mieux vendre sa version numérique, le livre classique y était décrit comme du papier et du carton avec des informations. Gare à ne pas tomber dans ce piège ! Ni le livre papier ni le e-book ne sont des objets ordinaires. Il s'agit de deux systèmes en conflit l'un avec l'autre : d'un côté le livre, un système historique avec son passé, sa mémoire, et de l'autre le e-book, un système nouveau qui naît du monde informatique, sans histoire par essence mais avec un futur, et donc une simple question : quel va être demain son usage ?

Le e-book répond mal à la loi de moindre action

Le e-book est un projet avant d'être un produit. Mais quel est ce projet ?
Pour répondre, je dois élargir mon regard à d'autres projets, quant à eux déjà réalisés. Dans l'ordre du transport, je comprends que l'automobile remplace le cheval ou que l'avion remplace le paquebot sur les traversées transatlantiques. Je comprends aussi que, dans l'ordre de l'architecture que je connais bien, l'escalator ou l'ascenseur remplacent l'escalier, en créant par là même le building, le "skyscraper" de 600 mètres ou un kilomètre de haut. Je comprends le sens de chacun de ces projets, car ils illustrent tous la mise en úuvre de la loi de moindre action, ou de moindre effort.
Mais dans l'ordre de l'information et de la connaissance, la loi de moindre action me semble aberrante. Je ne vois pas pourquoi le e-book remplacerait le livre, et pourquoi l'écran remplacerait la page écrite. Car, selon cette loi de moindre action, ce n'est pas le e-book mais le livre lu par un autre qui semble économiser la lecture, le livre écouté au travers de la voix d'un grand acteur sur un support de type cassette audio, par exemple. Ou encore le livre illustré non seulement d'images et de cette voix, mais de musiques ou pourquoi pas de sensations, des odeurs puisqu'on essaye aujourd'hui de les numériser, ainsi une senteur de lavande en illustration d'un roman de Giono... (...)



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