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La tolérance, seule condition d’une paix universelle et durable à venir, mérite une réflexion profonde. Elle devient facilement la forme supérieure du cynisme occidental lorsqu’elle méprise en secret ou s’indiffère visiblement du respect des Droits de l’Homme, au nom d’un laisser-faire désinvolte et néanmoins manœuvrier, hérité de la réussite et de l’efficacité du néolibéralisme contemporain.

Il est prévisible, lorsqu’on est riche, connu et bien portant, et que l’on décide d’inviter chez soi quelques amis pour parler de l’intolérance entre soi, qu’il se produise certains dérapages, sous l’effet des vapeurs du vin, des liqueurs et des mets délicats. C’est classique, il arrive qu’on se lâche… Ainsi pour M. Umberto Eco, le ténor italien, « l’intolérance la plus terrible est celle des pauvres (…) Il n’y a pas de racisme des riches, les riches se sont contentés de produire les doctrines du racisme, ce sont les pauvres qui ont produit le racisme pratique, le plus fort. » Et de souligner, au cas où on aurait mal compris : ce n’est pas parce que quelques Albanais qui sont entrés en Italie ces dernières années sont devenus des voleurs et des prostituées, que tous les Albanais sont des voleurs et des prostituées. Ou encore : ce n’est pas parce qu’on vous a volé une valise dans l’aéroport d’un pays, qu’il faut se méfier de tous les habitants de ce pays…

La mission des intellectuels qui peuvent bouffer comme quatre est donc de se « battre avant tout contre l’intolérance sauvage. Mais elle est tellement bête que la pensée se trouve démunie en face de cette bêtise. » Quant à M. Trigano -l’inventeur du Club Méd-, qui pense comme on rédige des tracts publicitaires, il présente ses « œuvres » comme « une tentative originale de lutte contre l’intolérance en Méditerranée. » Grâce à lui, les métiers du tourisme, faits de paix, de compréhension et de tolérance mutuelle, permettent de créer des emplois et d’apporter un peu plus d’aisance dans notre belle Méditerranée. « Encore faut-il que nous acceptions d’être impudiques et de parler d’amour et de compréhension sans trop de gêne. » Pourquoi tant de gêne ? Allons, un peu de courage… Et ça vous rapporte combien cet amour et cette compréhension ?

Par bonheur, le débat s’élèvera au-dessus de la nappe et des couverts grâce à de remarquables interventions. Paul Ricœur rappelle que tout discours sur la tolérance est commandé par une histoire, souvent récente, et qu’on ne peut parler de la tolérance d’un point de vue universel. La reconnaissance du pluralisme est le fruit d’une longue et lente histoire, celle de l’Europe, et si ce fait du pluralisme est désormais accepté, c’est qu’il est tenu pour la condition sine qua non de la paix sociale. Il distingue la tolérance minimale, qui consiste à accepter par impuissance ou dépit, et la tolérance lentement acquise, qui procède de la crise de l’idée de vérité, et du soupçon qu’une part de vérité peut résider ailleurs que dans nos traditions. La neutralité politique et confessionnelle de l’État, tardivement acquise, permet d’envisager le traitement pacifique des conflits. Ceci n’est ni simple, ni gratuit, ni donné une fois pour toutes, puisqu’elle renvoie chacun à la difficile pratique d’une éthique de la discussion qui suppose l’existence d’un espace public de discussion, afin que les opinions puissent débattre et s’éclairer entre elles.

La tolérance, qui ne saurait être un principe sans se nier (ainsi que le montre Monique Canto-Sperber, elle conduirait à s’autodétruire en acceptant l’intolérable), est donc une attitude ou une disposition historiquement acquise, reconnue et protégée comme valeur politico-éthique, mais très fragile, toujours menacée par la barbarie, cet archaïsme dont il serait intéressant de discuter la nature.

Ce livre ouvre des pistes de débats passionnants et essentiels, où rien décidément ne va de soi. Si l’intolérance s’assoit sur des principes simples et efficaces -le « barbare » qui menace mon intégrité ou celle de mon corps social est toujours l' »autre »-, la tolérance, de son côté, ne peut se fonder sur l’idée de vérité, ne peut se donner de limites sans se reverser, mais ne peut non plus se poser comme illimitée, sous peine de signer son arrêt de mort. Per Ahlmark rappellera très à-propos que la tragédie de la tolérance réside dans le fait qu’elle crée des sociétés humaines à l’intérieur de frontières données, qui peuvent indirectement rendre la vie impossible aux gens d’autres pays soumis à des dirigeants impitoyables. Le laisser-faire optimiste, pensant que la sagesse sert toujours de modèle et d’exemple, est un piège.

Plus important encore, c’est la question de l’impérialisme des Droits de l’Homme qui se trouve posée. De quel droit l’Europe aurait-elle des leçons de tolérance à donner, quand on suit par exemple avec Jacques Le Goff le rappel de son histoire bien peu glorieuse en la matière. Il nous semble impossible de ne pas reconnaître qu’il s’agit bien là d’un impérialisme à prétention universelle, et qu’il est impératif de se déterminer sur ce point, en toute connaissance de cause. Oui, l’individualisme et le discours des Droits de l’Homme sont des valeurs européennes et occidentales, pratiquement impérialistes, qui menacent les identités collectives qui ne se posent qu’en éliminant ses adversaires ou les impurs. Oui, la mondialisation est une réalité qui n’a pas que le seul sens de l’économie globale aux mains de quelques maîtres du monde, mais le fait indéniable que nous vivons désormais très nombreux sur la planète, que nous communiquons rapidement à feux croisés, et qu’il devient extrêmement difficile de se contenter de cultiver son jardin en ignorant les autres. Si les échanges sont essentiellement économiques, qu’il y a beaucoup d’argent à se faire en se comportant comme des ordures respectables, que le droit sert facilement de torche-cul, que les jeux sophistiqués de stratégie sont le nec plus ultra de la conscience occidentale, il n’en reste pas moins que les hommes voyagent de gré ou de force, échangent et communiquent entre eux, et que l’enjeu capital de posséder, dominer, exploiter, s’enrichir et diriger, est loin d’être le but visé par tous.

Quelles sont les causes et les raisons des guerres ? Oui, les guerres sont fatales. Elles procèdent d’une logique de la violence où seul le vainqueur aura pour lui la raison et le droit. Sachant cela, il faut prendre parti. L’impérialisme des Droits de l’Homme serait le seul impérialisme supportable, qui impose ses valeurs de démocratie, de respect d’autrui et du pluralisme. Les Droits de l’Homme ne réclament pas la soumission, mais le respect. Il serait dommage de les confondre avec la tyrannie de la mondialisation économique, dont on peut toujours savoir qu’elle ne se fonde que sur le silencieux assentiment de la masse.
La Boétie, encore et toujours, irremplaçable, à lire et relire pour se débarrasser la merde des yeux : « Chose vraiment étonnante -et pourtant si commune qu’il faut plutôt en gémir que s’en ébahir- de voir un million d’hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter -parce qu’il est seul- ni aimer -puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel… ».

Le Discours de la servitude volontaire d’Étienne de la Boétie est publié dans de nombreuses éditions de poche.

L’Académie universelle des cultures : L’Intolérance, Grasset, 135 F, 294 p.
Le site Web de L’Académie universelle des cultures sera prochainement en ligne…