Depuis Pavement jusqu’à The Jicks, Stephen Malkmus nous a toujours discrètement accompagné. Avec ses bons et ses mauvais moment. En 2003, il est en forme. Et son nouvel album est l’un de ses meilleurs. Interview jet-lag.

Chronic’art : Ton nouvel album semble inspiré, un peu plus que d’habitude, par la musique pop américaine des 70’s. C’est une musique que tu écoutes beaucoup ?

Stephen Malkmus : Oui, mais déjà avec Pavement, on essayait d’être inspirés pour chaque nouvel album par différents périodes musicales : Slanted & enchanted par du rock un peu trash à la Pixies ou The Fall, Crooked rain par le rock FM et les solos 70’s… Sur ce nouvel album, il y a quelques passages inspirés du rock progressif, genre un peu oublié aujourd’hui, mais pour lequel j’ai toujours eu de la sympathie : jouer note par note des harmonies de plusieurs instruments, en les faisant monter ou descendre, c’est vrai que c’est très 70’s. Mais notre manière de jouer et d’enregistrer est plus lente et moins « in your face » que les productions de l’époque. On joue ça plus « west coast » (rires), plus doucement. Je me demande à quels groupes de l’époque ça peut ressembler, mais je ne sais pas vraiment. J’aimerais bien faire des morceaux à la Hendrix, mais je crois que n’en suis pas capable…

Il y a des titres très hendrixiens pourtant, comme Witch mountain bridge

Oui, c’est vrai. Les gens me disent que ça ressemble aux Red Hot Chili Peppers. Je préfère la comparaison avec Hendrix. Je l’aime plus que les Red Hot… Même si ça ne me déplait pas : un band cool des vieux jours…

Tu as aussi un côté guitar-hero, sur disque et sur scène ?

Parfois, oui. Je fais des solos. J’essaie de ne pas en faire trop. Mais c’est dur. Il y a d’autres choses moins avouables que j’aime faire, et que je ne fais pas en public. J’aime bien mettre ma main dans mon slip en regardant la télé, mais je ne le fais pas, ce n’est pas poli. C’est pareil pour les solos de guitares. Même si les gens sont assez indulgents avec moi vis-à-vis de cette tendance. Sur scène, c’est toujours un peu ridicule, la figure du guitar-hero, et le public qui applaudit après un solo. Mais je ne trouve pas ça « out-daté », du moment qu’il y a du plaisir pour le musicien comme pour le public. Je suis plus sensible aux sons que je produis qu’à l’image que je donne. Si c’est un « bon solo », si la musique produite est touchante et bizarre, je ne vois pas où est le problème. Et puis, avec un CD, les gens ont le pouvoir de zapper les jams si ça ne leur plait pas, et de passer aux titres plus courts.

C’est assez régressif comme référence. Et agréable.

Exact, parce que ce n’est pas une manière outrancière de sonner 70’s. On l’a fait à notre manière. On n’a pas envie de sonner comme Led Zeppelin évidemment, ce serait ennuyeux. On veut amener ces influences dans une nouvelle dimension.
En mixant ça à notre manière. Les groupes de rock actuels influencés par les 70’s sont des groupes de dance-rock, comme les Foo Fighters, très commerciaux. On voulait être plus lents, plus compliqués aussi.

Tu aimes bien Royal Trux, qui réinterprétaient aussi à leur manière les 70’s ?

Oui, j’aime pratiquement tout ce qu’ils ont fait. Excepté peut-être leur dernier album. Ils ont ce titre, Thank you, un peu trop connoté à mon goût. Mais le reste de leur production, qu’ils appellent « sci-fi blues » est très beau. Très bien produit. C’est effectivement une version science-fiction du blues, avec ces petits sons psychédéliques, très bizarre, que j’adore personnellement. Par contre, en concert, ils étaient assez nuls. Notre album, Pig lib, n’est pas non plus complètement influencé par les 70’s. Il y a des morceaux comme Dark wave qui sortent vraiment de ce cadre…

Oui, Dark wave, justement, est une chanson ironique ?

Non. On a essayé de sonner, je dois l’avouer, comme ce groupe de Portland, The Wipers, qui ont enregistré un peu avant la new-wave des morceaux garage-punk, très sombres, très répétitifs, très « spooky ». Les gens trouvent que ça sonne comme les Pixies. Ce n’est pas ce que j’ai voulu faire. On voulait faire un morceau rapide, un peu 80’s. On avait aussi plusieurs autres titres comme ça, qu’on n’a pas gardé au final, plus new-wave à la manière de The Faint, mais qui ne collaient pas avec le reste du disque. J’aime bien les 80’s, mais pas tant que ça. Je ne vois pas l’intérêt de faire du New Order aujourd’hui. Ce groupe a tellement été pillé.

Quelle est la part d’humour dans tes compositions ? Il y a ce roulement de batterie à la fin de (Don’t feed the) oyster

On a fait ça en s’amusant. Ce morceau en particulier est découpé en plusieurs séquences très différentes, il est complètement haché. Et on voulait finir de manière amusante et très identifiable. Mais sans vraiment théoriser ça. On était en studio, et on s’est dit : « finissons le morceau comme ça, ce sera fun ». On aime bien les trucs stupides, mais pas ironiques.

Les morceaux sont composés en jammant ?

Il y a quatre jams sur le disque. C’est parce qu’on tournait beaucoup, et on n’avait pas tant de morceaux que ça… Comme on est un groupe relativement pauvre finalement, et qu’on n’a pas de light-show ou de videos, et on s’est demandé ce qu’on pourrait faire pour « animer » les concerts. 1% of one et Oyster avaient cette fonction de faire durer les concerts interminablement, pour que les gens en aient marre et veuillent rentrer à la maison (rires). Mais même si ce sont des jams, ils sont assez compliqués, on les a fait en studio des dizaines de fois avant d’avoir les bonnes versions.
Tu as gardé de Pavement cette façon très ouverte, éclatée, de composer ? C’est ton style, en un sens ?

Oui, ça doit être ça. Pour moi, ça sonne évident : « cette partie là doit être suivie par celle-là », même si c’est compliqué.

C’est une forme de confusion ou au contraire d’organisation ?

Je crois que je suis un peu confus, en général. Mais ça fait aussi partie de ma culture pop : Captain Beefheart, par exemple, qui travaillait à complexifier la pop. Avec The Jicks, on a pris l’habitude de rendre plus compliquées les pop-songs, comme des versions avant-garde de hippie-bands. Et les chansons plus bizarres, on essaie de les rendre plus poppy. On aime bien « saboter » en un sens.

Tu pourrais faire de la musique mainstream ?

Oui, je crois que je pourrais le faire assez facilement. Mais j’y perdrais mon identité. J’aime les choses simples aussi, les pop-songs. Mais je n’aime pas l’image des groupes pop. Tous ces mecs à la recherche de la « parfaite chanson pop »… Les chansons d’Oasis sont des chansons simples parce que les frères Gallagher sont des gars simples. Liam n’est pas vraiment « là ». Et Noël n’a pas dû écouter tant de disques que ça dans sa vie, sinon les Beatles, et Love doit être le groupe le plus extrême qu’il connaisse. Donc c’est normal qu’ils produisent cette musique. Je n’aime pas non plus XTC ou Costello. Je sais que ce sont de bons groupes, mais je n’aime pas cette image de surdoués qui peuvent jouer de tous les instruments… Peut-être les Kinks… parce que Ray Davies était ironique, un peu cynique. Et ça s’entend dans sa musique. Face to face ou Something else expérimentait un peu plus, dans le champ de la pop.

Alors qu’on réédite Nirvana et les carnets de Kurt Cobain, qu’est ce qu’il reste pour toi des 90’s aujourd’hui ?

Il semble que pas mal de groupes de la période grunge n’aient pas été si mémorables que ça. A part Nirvana, qui restera. Moi, à l’époque, j’écoutais plus Teenage Fanclub ou My Bloody Valentine, et Sebadoh. Je ne suis pas resté bloqué sur le grunge, mais je garde un bon souvenir de cette époque en général. On était jeunes, on écoutait beaucoup de musique, on avait envie d’en faire beaucoup. Maintenant, j’ai plus l’impression d’en avoir fait un métier comme les autres. Mais je ne pourrais rien faire d’autre, je le sais. C’est la seule chose qui me rende heureux.

Propos recueillis par

Lire notre chronique de Pig lib

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