Peut-on faire une musique résolument roots et pure, en adoptant le point de vue de la modernité ? La réponse est oui. Ne risque-t-on pas de perdre son âme culturelle en voulant marier magie des rythmes d’enfance du pays et folles sensations urbaines en bord de Seine ? La réponse est non ! La preuve par deux…

D’abord avec Sally Nyolo. Elue meilleur espoir des Découvertes 97 (RFI), cette charmante amazone, originaire d’Eyen-Meyong au sud Cameroun, est venue s’installer en région parisienne à l’âge de 13 ans. Cela doit bien remonter à quelques années derrière nous. A l’époque, sa voix sereine et légère de guérisseuse précoce séduit. On l’encourage à aligner les vocalises. Décidée à faire carrière dans la musique plutôt qu’à l’université (deux ans de droit à la fac), elle accompagne de nombreux artistes dans un premier temps aux chœurs (Higelin, Princess Erika, Touré Kounda…), entame une carrière solo en 1991, avant de s’engouffrer quelque temps dans le rituel magique des Zap Mama.

Partie de ce groupe par la suite, elle enregistre quelques autres collaborations (avec le groupe américain Spear Heads notamment, sur la B.O de « Brooklyn Boogie » un film de Paul Auster) et signe -pour calmer ses angoisses d’auteur-compositeur- un très bel album aux allures de tribal trip urbain, où elle raconte en éton (sa langue natale) de fabuleuses histoires (celle par exemple de Mamterry, stérile, répondant à ceux qui la taquinait qu’elle n’avait pas trouvé fertilité en vente, sinon elle en aurait acheté), tout en restant fidèle à l’esprit roots et pur des musiques entendues dans son enfance. Loin d’elle toute idée de vouloir singer la tradition telle qu’elle… Sa volonté s’inscrit plutôt dans une démarche de renouvellement. Mais elle ne renie pas pour autant les racines qui donnait toute leur force à ces souvenirs d’enfance. Modernité ? Oui… Mais sans reniements. Du coup, elle fait mouche avec cet album (Tribu) sur deux niveaux. Elle honore son Eyen-Meyong natal (public qui lui est supposé naturel) et ravit ses compatriotes d’adoption (les parisiens, ainsi que tous les citoyens du monde qui se branchent régulièrement sur l’horloge du bord de Seine).

Autre passionné de cette double démarche, où il s’agit de rendre hommage à sa culture d’origine avec un regard d’aujourd’hui, en allant y puiser sa force d’inspiration et en évitant de la figer au nom d’un conformisme totalement inutile et fantasmatique, c’est le fameux rasta-muslim comorien Abou Chihab. Exilé de son pays depuis 1978, ancien lauréat des Découvertes RFI lui aussi, éternel bohème qui hante les cabarets parisiens la nuit et captive les regards des mélomanes du métro le jour, Abou s’est enfin décidé à sortir son premier album, après plus de quinze années d’hésitation par dégoût prononcé des mœurs du showbizz. Grand gourou de la vague folkomorocéane (un terme condensé de folk, Comores et Océan Indien), il a su mélanger à son feelling urbain de poète écorché vivant en capitale occidentale la beauté des vieilles mélodies arabes et la fraîcheur des rythmes africains de son enfance au pays, sans oublier la chaleur hospitalière des sons venus des autres îles de la région (le séga réunionnais, entre autres rythmes). Son album, très acoustique, respire de longues bouffées reggaes et jazzy mais reste résolument roots dans l’ensemble. Même lorsque sa voix de révolutionnaire endormi s’affole face à la nudité de sa terre natale (Tsi haki), son chant rappelle et renouvelle à la fois le patrimoine de son pays. Certes, le livret qui accompagne le disque, tente de défendre le contraire (Sibertin-Blanc écrit que l’œuvre d’Abou ne s’inscrit dans aucune des traditions musicales de son pays) mais cet argument ne saurait tenir longtemps devant les faits. Et encore une fois il ne s’agit pas de reprendre la tradition, comme on singerait le voisin. Abou et Sally sont beaucoup plus subtils que ça, ils suggèrent à eux deux des univers qui leur sont traditionnellement familiers et qu’ils retraduisent dans un langage profondément moderne. Nul ne part de rien, il serait faux de vouloir le croire. Et en ce qui les concerne, les mots justes seraient continuité et renouvellement. Avec eux, des traditions se retirent sans amertume pour laisser la place à d’autres…

En fait, il est de coutume de dire que les artistes d’origine étrangère, une fois qu’ils ont vécu longtemps dans un pays comme la France, oublient la culture dont ils sont issus et se vendent au meilleur offrant au nom d’un métissage et surtout d’une modernité qui finissent toujours par avoir raison de leurs âmes. Avec Sally Nyolo et Abou Chihab, ce n’est pas le cas. Paris les a enrichi, à coup de rencontres et d’échanges fructueux, et n’a nullement cherché à les déraciner. Au contraire, la capitale française prend plaisir -parfois- à s’enorgueillir de leurs différences… Urbain, il est vrai, est leur son. Mais d’une urbanité qui est loin d’avoir perdue toute son âme.

Sally Nyolo – Tribu (Lusafrica)

Abou Chihab – Folkomor Océan (PlayaSound/Auvidis)

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