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Un festival de grande ampleur et exigeant rassemblant chaque année ce qui se fait de mieux en musique indé en sachant séduire / combler les fans et les curieux, voilà Primavera (28-30 mai 2009 à Barcelone) en mode gonzette, entre la bière et les étoiles, de Wavves aux vagues de la méditerranée, de Sonic Youth à Neil Young, pour les jeunes et les toujours jeunes. Embarquement immédiat.

Eté 99, banlieue pavillonnaire, sud de la France

Allongée dans le hamac au bord de la piscine, E. feuillette nonchalamment le catalogue en cornant les pages sur lesquelles elle pense revenir. L. est soucieuse, chaque fois qu’elle fait un mouvement elle craint que sa poitrine ne sorte de son maillot de bain qui commence à être un peu petit. Une très légère brise fait danser les fleurs duveteuses du grand mimosa au fond du jardin. Je passe la main dans l’herbe feintant de retrouver la coccinelle qui occupait mon ennui. L. vient s’assoir à côté de moi en prenant grand soin de nouer son paréo bien haut et nous discutons en attendant patiemment qu’E. nous interrompe en proposant quelque chose : un jus de fruit à boire ou une connerie à faire. « Celle là me semble bien. C’est au bord de la mer, on pourra faire du surf, ce qui nous convient toutes. Athlétisme et et canoë pour L., et tu seras contente aucune activité équestre n’a l’air d’être proposée et il y a du tir à l’arc. En plus les bungalows ont pas l’air si moches, ramenez-vous voir les photos ; après on réfléchira à ce qu’on amène comme fringues ».

Printemps 2009, Paris

E. m’envoie un mail : « C’est au bord de la mer, on pourra faire la fête, ce qui nous convient toutes. La ville est pleine de musées et de bons restos ce qui comblera C., pour toi c’est plein de groupe à cordes et à câbles. En plus on est dans un appart’ démentiel. Regarde la prog et prend ton billet d’avion. Bises. PS : Tu mettras quoi dans ta valise ? PS2 : Y a pas de poney c’est juré ».

Jeudi 28 mai 2009, Barcelone

Tout s’est passé très vite: ne pas dormir > aller à l’aéroport très / trop tôt et faire comme si on s’y connaissant en football pour rester éveillée au moins jusqu’au Terminal 1 > s’endormir sur Paper Aeroplane d’Angus et Julia Stone en se demandant si tous les titres de la compil’ de la compagnie font référence de près ou de loin aux transports aériens et amoureux > se réveiller topless sur une plage de Barcelone > jeter (encore une fois) un œil sur le planning de la soirée > avoir une étrange impression de déjà-vu. Partir en festival c’est comme partir en colonie étant adulte. La même excitation, les mêmes rêves éveillés sur ce qui pourraient se passer, la même connivence avec ceux qui vont aussi vivre cette expérience. Cette année la programmation ressemble à une playlist des « 25 morceaux les plus écoutés des trois derniers mois » ou presque, c’est fascinant. Pendant trois jours, on oublie tout, la vie est douce, Jean François Maurice m’a susurré la marche à suivre : Tout est bleu, tout est beau. Tu fermes un peu les yeux, le soleil est si haut. Arrivée en terre catalane on se rend très vite compte que s’il y a bien 3 choses avec lesquelles les autochtones ne déconnent pas c’est la musique, le foot et maman (tiercé dans le désordre). La veille, Barcelone en liesse a remporté pour la troisième fois consécutive la Ligue des Champions. Quand A. est monté dans un taxi pour rejoindre le centre elle a demandé à la chauffeuse dans un espagnol plus ou moins approximatif « Si ganaríais, esta la fiesta ? ». Et elle de répondre « No esta la fiesta… Esta la LOCO »… Tandis que la ville attend le retour de ses champions, les festivaliers se préparent tranquillement au début des réjouissances. Les concerts ont lieu au Parc Del Forum où les 5 scènes principales sont bordées par la mer et l’architecture angulaire, organique et puissante du Forum d’Herzog & de Meuron, une espèce de gros triangle, comme une navette spatiale qui se serait posée sur la plage bétonnée. J’arrive sur le site pour la fin de Spectrum, un peu comme dans une chanson de Jean Michel Lafin (dans la compilation des chanteurs inconnus). Je crois reconnaitre un morceau dont le titre préfigure parfaitement la suite des événements : Then I just Drifted Away. Pendant le concert de The Vaselines, il fait encore jour et la mer est calme derrière eux (drapeau vert). Dans le ciel dégagé le soleil décline doucement tandis que la lune déjà présente attend patiemment son avènement. Entre deux morceaux mythiques (Molly’s lips ou Son of a gun) Frances McKee ne peut s’empêcher de répéter des « Wooooow, it’s awsome, you are awwwwwesooooooooome, yeah ». Elle ne sera pas la dernière à le faire, cela semble assez symptomatique des musiciennes anglophones. Bref, les Vaselines, ça glisse tout seul et je vais voir The Tallest Man On Earth. Seul, remplissant l’espace de sa voix nasillarde, Kristian Matsson joue sur la scène Pitchfork, ce qui n’est pas très étonnant quand on sait l’excellente critique qu’ils ont fait de son album l’année dernière. I won’t be found, tu parles… Yo la Tengo arrive sur la scène principale. Parmi l’ensemble des stimuli environnementaux (rire-boire-papillonner) auxquels je suis soumise, je réalise amèrement que ce groupe culte n’est pas du tout arrivé à retenir mon attention. Les concerts s’enchainent déjà. Je manque le concert de Bowerbirds en essayant de rejoindre les copains à l’espace pro du festival. Ce qui s’avère impossible. Cette année on ne rigole plus. La presse est là pour travailler, que cela soit bien clair, alors les deux espaces sont séparés. J’essaie de trouver des avantages (le wifi ?, des casiers ?) à cette nouvelle formule en attendant le concert de Phoenix, mais ça vient difficilement : les points négatifs sont affreusement majoritaires (boissons payantes, pas de vodka, pas d’amis, pas de fun). Heureusement, pour me sortir de ma torpeur, Thomas Mars et ses comparses jouent les premiers accords de Lisztomania. Le groupe enchaine avec 1901 puis Run, run, run, puis Long distance call etc. Ça n’arrête pas, la liste de leurs tubes s’agrandit au fur et mesure. J’entends un mec dire à son pote « Quand Phoenix joue, on est tous des filles ». Thomas Mars descend de l’estrade pour chanter avec le public. Il est tellement chouette que j’en oublierais presque les problèmes de son (quand je vois Phoenix j’ai l’affect d’une gamine de 10 ans : c’est touuuuuuuuuut pour moi !). A la fin du concert, les filles tentent de retrouver leur voix et les garçons remettent leur tee-shirt puis tout le monde se disperse. La majorité des festivaliers se retrouve pour My Bloody Valentine. Les photographes (qui ont le privilège d’assister aux trois premiers morceaux de chaque concerts devant la fosse et aux pieds des artistes) ont peur de passer devant le mur d’enceinte/du son et de saigner des oreilles. Leurs craintes sont justifiées, il parait qu’on entend les nappes sonores à l’autre bout du site en sirotant des bières à la paille. De près, on prend la claque qu’on attendait depuis le petit jour : c’est bon, c’est envoutant, c’est violent, c’est mach 5 (Ma > 5 : on parle d’écoulement hypersonique). J’ai envie d’aller voir The Horrors, leur nouveau album sonne ok-cool mais on m’en dissuade. Ils passeront surement bientôt à Paris, c’est « loin » et on a passé la journée à cavaler. J’acquiesce. Alors on va voir Aphex Twin. L’installation vidéo hypnotique supporte un set qui monte en puissance. La foule qui danse me rappelle celle d’un club londonien vers les coups de 4 heures du matin. Je regarde ma montre, c’est bien ça. Je suis un peu déçue de la fin de la prestation. J’en attendais plus que cette drum&bass-like facile et ennuyeuse finalement. Autour de moi, les gens ont l’air ravis et / ou trop défoncés pour faire une quelconque objection. Je vais faire un tour du côté de Waaves. Nathan, le chanteur, a l’air lui aussi complètement en vrac et le concert est foiré (il se gratouille la guitare en dilettante, il dit « Hello Primavera » quand il prend conscience qu’il n’est pas seul une demi-heure après le début du concert, et le batteur essaie de le suivre coûte que coûte même sur des morceaux pendant lesquels il n’est pas censé intervenir…). Ça passe mal tant du côté du public que de l’orga (il fait tomber son micro et ne reprend pas le morceau tant qu’un techos ne lui a pas ramassé et remis en place). Des minets défoncés pogotent, Nathan s’excusera plus tard sur son blog (je ne caricature presque pas : l’alcool-la-drogue-les-filles-le-succès-tout-est-allé-trop-vite) et la tournée européenne sera annulée. On monte dans un taxi. Je repense à la taxista, c’est elle qui avait raison : no esta la fiesta esta la loco

Vendredi 29 mai 2009, Barcelone

Les concerts finissent tard et recommencent tôt. Le nombre d’heures dans une journée étant fâcheusement incompressible, je rate (en me disculpant un peu) les groupes qui jouent avant 19h30. Je n’ai donc pas assisté à Bat For Lashes. Mais j’ai pu voir au merchandising à l’entrée son très joli tee-shirt dessiné par Zosia Coombes : un ours tenant entre ses crocs le long cou courbé d’un cygne.
Courbes ou rectilignes, de longues files s’organisent autour des guichets, pour échanger des billets contre des bracelets, des billets contre des tickets boissons, des billets pour de la bouffe. L’attente fait partie intégrante de l’événement et chacun y est soumis que se soit pour enfin voir le groupe qu’on ne manquerait pour rien au monde ou bien parce qu’on veut, prosaïquement, acheter des clopes. Je m’assois sur la pelouse faisant face à la scène principale, ayant décidé de papoter plutôt que d’écouter véritablement Spiritualized. Un grand type roule un joint. Une odeur d’herbe se dégage de tout le festival. Ah oui, l’usage est dépénalisé, je me disais aussi. C. me demande si j’ai remarqué que les gens portent des fringues plus colorés qu’il y a quelques années. Bien sûr, mais j’ai surtout repéré (et qui ne l’aurait pas fait) que ce festival est un véritable concours d’outfits. Les garçons portent des tee-shirts tous plus canons les uns que les autres (les garçons et les tee-shirts), les filles rivalisent avec leurs robes. On dénote quand même trois catégories : celles qui portent ce qu’elles ont de plus cool, celles qui ont choisis des-fringues-de-festival « je les aime bien mais si ça prend feu tant pis », et celles qui n’en portent pas beaucoup (collant / culotte ou mini-short à paillettes / fesses apparentes). On n’a pas fini de théoriser ce lookbook géant dans lequel nous évoluons que les Vivian Girls montent sur scène. Les commérages continuent quand même : elles ont l’air terriblement nunuches. Where do you run to ? Ailleurs. Les groupes de filles m’ennuient rapidement et j’ai la bonne excuse du festival (trop de groupes en même temps) pour filer. Après une petite mousse, je reviens écouter quelques morceaux de The Pains Of Being Pure At Heart, que j’avais déjà vu quelques jours avant. Ils n’ont rien inventé dans le style shoegaze mais leur son young-adult-easy-going se laisse apprécier par ceux qui n’ont pas connus les prémisses du genre et qui ont envie de l’expérimenter au présent. Art Brut joue sur la scène principale, Eddie Argos scande ses paroles, fait des blagues, fait les deux en même temps. « Any Suggestions ? », demande-t-il. La foule hurle Emilie Kane et zou « I was your boyfriend when we were 15. It’s the happiest that I’ve ever been ». La musique cristallise le meilleur de l’adolescence fantasmée. The Mae Shi commencent leur set quelques minutes avant Jarvis Cocker. Ça sautille dans tous les sens, sur scène et dans la foule, ça clape dans les mains, ça transpire (déjà) à grosses gouttes, il se passe vraiment un truc. Mais IL entre sur scène de l’autre côté du site. Je reviendrais, promis. On dit toujours ça, mais on ne le fait jamais. Terrible hypocrisie du festivalier. Comme beaucoup je m’étais déplacée à la Galerie Chappe pour écouter Jarvis Cocker en live en en outdoor sans finalement y parvenir, le festival est une séance de rattrapage en plus balèze. En plus d’entretenir une ressemblance poussée avec un certain barbu à lunettes de la rédaction (au point que sa femme en soit troublée – et ce qui lui assure de fait un certain capital sympathie), Jarvis c’est simplement le chic incarné. Incapable de me lasser depuis Pulp de ses mélodies douces, de sa voix charmeuse, de son côté faussement négligé parfaitement maitrisé et de sa gestuelle nonchalante et maniérée que personne ne peut plagier au risque de passer pour un ringard (comme beaucoup de types croisés après). One man show : Affirmatif. On trace à la scène ATP pour voir Shellac et je me dis que j’aurais l’occasion de voir Dan Deacon en fin de semaine à Paris (et non…). J. profite du concert pour me faire un cours magistral. Entourés de nerds à lunettes et de types aux cheveux longs (rarement les deux), il m’explique ce que c’est la vie d’un « vrai prolo du rock », de ne pas avoir de sangle à sa guitare, d’être Steve Albini. Il pense aussi que le batteur, Todd Trainer, est le type le plus charismatique du monde (malgré sa tête de lapin pris dans les phares d’une bagnole). A la fin du set, ce dernier fait son show, balance une de ses baguettes en l’air qui tape sur le haut de l’installation et revient sur scène. Personne ne moufte, trop électrisé par le son et par les types (même si Bob Watson devrait éviter les tee-shirts blancs un peu trop serré maintenant). Il recommence, la baguette vole au dessus du public, au point d’impact une émeute se forme. Ensuite tout devient flou. Je pense être allée à A Cerain Ratio, mais je n’en suis pas certaine, je me souviens d’avoir feint la tristesse de ne m’être pas déplacée pour Saint-Etienne, Skatebard, Fucked Up et tous les autres, d’avoir eu près de la mer de longues discussions dont les sujets m’échappent et d’avoir pris conscience que certains muscles de mon corps me faisaient souffrir bien que je n’en aie jamais soupçonné l’existence. Ici pas de groupes à la Tryo programmés pour nous laisser souffler une petite heure, les concerts se succèdent à un rythme effréné et le choix est cornélien. Avant de tomber dans une léthargie passive-agressive béate, je reçois un message de F. me proposant de le rejoindre. Il me dit que l’affaire sera simple car il est assis sur un siège rouge à côté d’un couple d’espagnols. Je me dirige donc, pleine de bonne volonté, vers la food area en me demandant combien, sur une échelle de 1 à 10, il se fout de ma gueule s’il pense que je vais le retrouver (500 chaises rouges, 20 000 espagnols). Heureusement qu’il n’a pas précisé qu’il avait une chemise à carreaux (18 000 chemises à carreaux)… Autre message : « Je danse en mangeant des churros ». Voilà enfin un signe un peu plus distinctif ; et c’est bien ce qu’il fait. Je reste encore un peu en retrait pour le regarder s’essouffler et nous allons tous nous poser sur la pelouse pour discuter des concerts et des « 12 rayons de soleil » qu’il a pu voir dans la journée. Après un en-cas (Dj Hot Dog ft sauce chili et Mc patatas fritas : la plus mauvaise blague de la soirée), on file sur le dancefloor pour Feadz & Jackson (twingtwingclapclapboomboomohyeah). J’apprends que je suis toujours d’une « maladresse touchante » quand j’esquisse quelques petits pas de danse. Je profite d’être faussement vexée, vraiment vannée pour aller griller une clope sur les coussins jaunes de l’espace-confort proposé aux fumeurs. Le retour à la réalité est difficile : vers 4h du matin les jolis gens en robe et tee-shirt de tout à l’heure retournent à leur basse condition humaine. Un peu comme cette nana qui aurait pu être charmante si elle n’avait pas vomi par terre, sur son propre visage et dans les verres de ses copains. Je décide de partir au moment ou l’un d’entre eux porte son verre à ses lèvres. En allant vers le métro E. prend des photos de nous en train de jouer avec les miroirs du forum ou de tomber en extase devant l’architecture industrielle des sites qui l’entoure. On entend un bruit de scie métallique et des gerbes d’étincelles s’échappent en hauteur d’un module en construction. La nuit est partout la même, scintillante que l’on aille dormir ou qu’on se réveille. « E. tu me montres ta culotte ? 13 ! ».

Samedi 30 mai 2009, Barcelone

Je me réveille avec des chardons dans les cheveux, il semblerait que j’ai fait des roulades dans l’herbe. On me racontera. Comme c’est notre dernière journée à Barcelone on prend le temps, on en profite pour faire un brunch entre amis. Au soleil. Sur une terrasse en haut d’un immeuble. Quelques questions existentielles sont posées. Qu’est ce que j’ai bien pu faire hier soir ? Peut-on vraiment apprécier un smoothie kiwi / jambon de pays ? Combien va-t-il y avoir de mariages sur la place Santa Maria Del Mar cet après-midi ? Qui êtes-vous ? Qu’est ce que vous faites sur notre terrasse ? Pourquoi les Jayhawks sont-ils considérés comme des têtes d’affiches cette année ? Qui sont-ils ? Qu’est ce qu’ils font sur notre terrasse ? On va voir Chad VanGaalen. C’est touchant, je suis peut-être un peu sensible car je viens de boucler mes valises, acceptant ainsi l’inéluctable retour à Paris. J’aime la façon dont il joue du banjo, en équilibre sur une jambe, l’autre repliée sur la première comme un héron dans une estampe japonaise. Il chante, seul, Willow tree. Le groupe revient et les morceaux s’enchainent. Je parie qu’une âme sensible dans l’assistance a au moins versé une larme. Une foule s’amasse devant la scène RockDelux, sur laquelle Herman Dune va se produire. Certains resteront dans la fosse, d’autres s’assoiront dans les gradins de l’amphithéâtre. Les vendeurs ambulants proposent de la bière par verre d’un litre ou bien des premixes whisky-coca, la soirée est très prometteuse. Tout le monde reprend en cœur I wish that I could see you soon puis Yaya écourte un peu Next year In Zion qui clôture le concert. Neil Young se prépare à monter sur scène. La quasi-totalité des festivaliers converge vers la scène principale. Des barrières de sécurité sont installées pour guider puis parquer tous ceux qui veulent s’agglutiner les uns aux autres. Les autres s’installent sur les pelouses. Pendant deux heures tous les yeux seront fixés sur Neil Young (sauf ceux des photographes qui n’ont pas la permission de faire des clichés) car personne ne voudrait le rater et d’ailleurs il n’y a rien pour lui faire concurrence : quasiment aucun autre concert au même moment. Maintenant, j’ai envie de son plus acerbe, plus massif : je vais être servie avec Oneida, unique concert que j’aurais fait seule du festival. C’est toujours étrange de dire « seule » quand on est entourée de centaines de personnes (groupe, public, imagination) qui font « hou-hou-hou-hou » comme une meute et surtout quand le son est aussi fort, aussi percutant, aussi chamanique. Les paroles scandées se multiplient à l’infini et circonvolutionnent autour d’une batterie entêtante. C’est au tour de celles de Liars. C’est tribal, c’est bruitiste, c’est bon. Angus Andrew saute partout, se contorsionne et balance son tee-shirt comme pour un peep-show indie. Ses nuits sont plus chaudes que les journées. Un grand type torse-nu-cheveux-longs-gros-ceinturon-sur-jean-troué s’approche de nous, on dirait qu’il cherche quelqu’un. Il attrape une nana par les épaules, l’embrasse. Ca n’a pas l’air d’être une intime vu qu’elle se barre en courant. Il demande à O. s’il n’a pas une bouteille d’eau, vertige de l’amour en parachute. La voix frêle mais assurée de Bradford James Cox se ballade sur des nappes sonores douces-amères et une constellation de lumière. Deerhunter sait à la fois faire danser et émouvoir mais le public commence à s’en aller doucement pour rejoindre la scène principale. Toute la programmation du jour tend vers Sonic Youth, climax de la soirée. Gueules d’ados refusant de vieillir, rangées de guitares et mur de son : les fans se réjouissent, les néophytes apprécient. Je suis une néophyte. C’est maintenant au tour de Simian Mobile Disco. Ils déroulent des kilomètres de tubes en version extra-extended à grands coups d’effets et de néons. Trois épileptiques tombent à terre. C’est chirurgical, efficace, un peu trop même au point que leur set devient presque prévisible. Un mec défoncé tombe dans les escaliers, s’éclate l’arcade sourcilière, se relève péniblement, titube péniblement, essaie de danser (péniblement) envers et contre tout. Nous aussi. Je jette une oreille au set d’A-Trak avant de traverser le site pour rejoindre la scène ATP pour le concert des Black Lips. Malgré l’heure tardive tout le monde est enthousiaste et se laisse charmer par ce grand bordel en reprenant Oh Katrina. Je lève les yeux et remarque qu’il n’y a aucune pollution lumineuse (tu vois les étoiles, quoi). Je fais semblant de reconnaître des constellations quand des bulles de savon entrent dans mon champ de vision. Une fille du genre à « aimer les fleurs et la fumée » passe la moité du concert à souffler vers le ciel, je lui souris quand j’entends les premières notes de Hippie Hippie Hourra. « I wonder why I feel so, I feel so good. And then I – muh, muh, muh, muh, muh, muh, muh, muh, muh. Then I look up at the big blue sky ». C’est déjà l’heure de rentrer (une voix me dit : « les derniers passagers du vol Barcelone-Paris sont attendus porte 28 »), tandis Zombie Zombie s’installent.

Dimanche 30 mai 2009, Paris

Message d’A. « Failli rater mon avion, les sets d’Etienne et Neman sont de plus en plus beaux, de plus en plus authentiques. Le concert a réussi à convaincre tout le monde : ceux qui était là pour Black Lips, les fans, les mecs trop défoncés pour bouger, les sceptiques, les mous, les néophytes ». Je ne peux que la croire. J’aime beaucoup la façon dont se termine cette histoire: sur un concert qui réunit et réconcilie les foules. C’est à l’image du parti pris de la programmation de Primavera. Un festival de grande ampleur et exigeant rassemblant chaque année ce qui se fait de mieux en musique indé en sachant séduire / combler les fans et les curieux. Je mets une croix dans mon agenda 2010 en espérant ne pas avoir à le raturer.

Voir le site officiel du festival