« Xhevhir »* ou comment réincarner l’âme d’un peuple à travers la beauté du chant. Une belle leçon de musique que ce nouvel album orchestré par les sept de Tirana, ensemble prestigieux qui regroupe quelques-unes des plus belles voix de l’Albanie. Un patrimoine riche et ancestral dont nous parle Edmond Lila, ténor, choriste d’Opéra et « hedhesi »** dans cette formation.


Un art ancestral

Lorsqu’on parle de polyphonies albanaises, on pense surtout à la mise en valeur des traditions du sud de l’Albanie. Ce sont des traditions qui sont construites selon une structure musicale soutenue par trois ou quatre voix, ce qui est singulier sur le plan européen. C’est très spécifique à l’Albanie et ce ne sont que des chants a cappella. Mais le groupe n’interprète pas que des polyphonies. Nous travaillons aussi sur d’autres traditions de chants populaires, issues de toutes les régions de l’Albanie. On essaye de les représenter toutes. Elles sont bien sûr différentes les unes des autres. Dans le nord, il y a une façon de chanter qui n’est pas celle du sud. Et même de village en village, c’est très différent.

Un répertoire menacé ?
Il y a le danger de voir disparaître ces répertoires… bien sûr. On sait que tout ce qui est moderne l’emporte toujours sur la tradition. C’est un risque qui existe. Mais au fond, on a la chance d’avoir beaucoup de jeunes qui aiment ce type de musiques. Ce sont eux en fait qui permettent de continuer ces traditions, même s’il est vrai que ce sont des jeunes issus de petits villages. Dans ces milieux ruraux, ce sont les familles qui gardent ces traditions et qui les ressortent selon les occasions. Pour une fête ou un rite quelconque qui se consomme au cœur de ces familles… Et puis il y a aussi l’Etat qui travaille beaucoup pour protéger ces traditions. A ce propos, il organise un festival tous les quatre ans, auquel participent pratiquement tous les groupes de l’Albanie entière, quelque soit leur tradition.

Une musique festive ?
Ce sont des musiques qui se jouent aux mariages comme aux enterrements. Ce sont des musiques qui font partie du quotidien. Elles se jouent par exemple de façon très simple, lorsque les gens se réunissent chez eux. Ou bien dans un endroit où ils vont boire une sorte de « grappa », c’est de l’eau de vie typique de chez nous. Donc il suffit qu’il y en ait trois ou quatre qui commencent à chanter… Tout le monde s’y met ensuite. Et donc ça a une fonction un peu sociale. Ça réunit, ça rassemble les gens. Ici en Occident, les gens vont s’asseoir dans les bars pour jouer aux cartes ou à d’autres choses. Là-bas, c’est la même chose. La différence, c’est qu’au lieu de jouer, on chante.

Comment se transmettent ces traditions ?
C’est une musique qui n’est pas du tout écrite. Elle se transmet uniquement de père en fils… ou de mère en fils très souvent. C’est comme ça que je me suis mis à en faire. Et de toutes façons, il existe depuis quelques années une institution en Albanie qui travaille sur ce patrimoine. Et on commence à en savoir un peu plus sur son origine.

Quel parcours pour le groupe ?
Nous sommes tous des chanteurs professionnels. Quatre d’entre nous ont fait partie de l’ensemble populaire de musiques traditionnelles de Tirana, qui est un ensemble national. Les trois autres travaillent dans des théâtre d’opéra. Il y en a un qui est baryton, les deux autres font des chœurs d’opéra. Notre rencontre à tous les sept a été le fruit du hasard. La création du groupe a eu lieu à cause d’une agence artistique française qui nous a demandé de venir en France il y a quatre ou cinq ans parce qu’il y avait une demande de cette musique. C’est à partir de là que tout a commencé. Naturellement, ce sont de chansons qui parlent de la vie quotidienne. Elles racontent beaucoup l’amour… et le mariage aussi. Et le plus important, c’est que ça parle énormément de l’exil, qui est un aspect très douloureux de la population albanaise.

Propos recueillis par

Virtuosité et authenticité en sont les maîtres mots de ces voix. Des polyphonies complexes du sud, aux chants malesörche*** du nord, des chansons d’amour, aux douces mélopées de l’exil, « Xhevir » (expression ô combien complexe) installe en nous des humeurs et des ambiances qui relatent un univers synonyme d’histoire et d’échanges multiples. Rome, Byzance, l’Empire ottoman ou encore l’Italie fasciste sont passées en ces lieux. Mais l’identité forte, servie par un souffle des plus créateurs, a su défier les malheurs du temps.

* « Xhevhir », disponible chez Iris Musique.
** Hedhesi : le « lanceur », celui qui ornemente le chant dans ces différents répertoires.
*** malesörche : littéralement « à la manière des montagnards ».

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