A propos des expositions Jackson Pollock à la Tate Gallery et Kandinsky, watercolours and other works on paper à la Royal Academy of Art. A londres…

L’exposition Jackson Pollock, présentée dans un premier temps au musée d’art moderne de New York (le MoMA), se trouve actuellement à Londres, à la Tate Gallery. Bien que privée d’un certain nombre de tableaux par rapport à l’exposition américaine, cette manifestation permet d’avoir un panorama des œuvres de Pollock, de ses premiers croquis dans les années trente jusqu’aux dernières œuvres du début des années cinquante, évitant ainsi de limiter son travail à ses fameux all over : grandes toiles entièrement couvertes de coulures de peinture. Car cet artiste est homme d’expérimentations, il mêle technique à l’eau (la gouache) et technique à l’huile, transparence de l’encre et opacité de la gouache, ajoute aux couleurs plâtre, sable ou graviers, pose la question du cadre dans le tableau : un cadre est peint à même la toile de Guardians of the Secret ; le rectangle plus clair qui se trouve alors délimité a-t-il de ce fait plus d’importance que son encadrement réalisé pourtant de la même main ? Il cherche aussi des parentés chez Picasso (Head) et Miro (Red and Blue) ou retrouve des écritures « hiéroglyphiques » dans ses carnets de croquis. Autre bonheur de cette rétrospective : les couleurs. Reflexion of the Big Dipper s’harmonise en cobalt, jaune, vermillon, violet et vert éclatants sur un gris nuancé de bruns, ou Summertime : number 9 A, toile tout en longueur aux lignes noires ponctuées de bleu et de jaune vifs, fait, de plus, immédiatement penser à un air de jazz. Magnifique exemple des recherches sur l’analogie entre la musique et la peinture abstraite, notamment développées dès le début du siècle par Kandinsky.

La Royal Academy of Art présente des œuvres sur papier de l’auteur de Du Spirituel dans l’Art, avec une majorité d’aquarelles. Si plusieurs écrits sous-tendent l’œuvre de Kandinsky, sa peinture n’en reste pas moins très accessible par ses couleurs lumineuses et ses compositions qui paraissent s’animer et évoluer en permanence ; là encore il y a de la musicalité et de la gaieté dans cet art. Si les gravures et aquarelles de Kandinsky sont extrêmement variées et pleines de découvertes, il n’en est pas de même pour la mise en place de l’exposition. Ici, aucune prise de risque : les œuvres sont alignées chronologiquement dans des salles couvrant chacune une période de la vie du peintre (le Bauhaus, Paris, etc.). Une vitrine présente quelques livres originaux, dont des exemplaires d’une des revues emblématiques de l’Expressionnisme, Der Blaue Reiter (le Cavalier bleu). A cela s’ajoute un film, Die Maler, présentant Kandinsky en train de dessiner à l’encre de Chine. Le film est beau, concis, sans parole et efficace, mais on ne peut le visionner que sur un petit écran placé dans un lieu de passage…

C’est certainement moins gênant que de regarder le document de Hans Namuth et les autres films sur Jackson Pollock dans le hall d’entrée de la Tate Gallery, entre la boutique et la location de casques pour les visites guidées. Quant au reste de l’exposition, il se limite aussi à un alignement d’œuvres ponctuées parfois de citations du peintre ou de ses contemporains. Les commissaires de ces deux expositions n’ont-ils pas un peu trop compté sur le talent et l’impact de Pollock et de Kandinsky ? Il est sûr que les œuvres ne risquent pas d’être étouffées par une mise en scène trop explicative. Kandinsky s’interroge sur un art qui atteint l’âme. Sa peinture a effectivement des résonances sensibles chez chacun, ce qui constitue déjà une réelle expérience. Mais, au sortir de l’exposition, la démarche de l’artiste et sa réflexion nous restent étrangères. Cependant, est-ce qu’un effort didactique serait signifiant face à ces œuvres dont le vocabulaire plastique et le contenu échappent en partie au commentaire de l’historien ? Peut-on vulgariser l’approche de Pollock et de Kandinsky sans trahir ces artistes ?

Que le manque de commentaires de Jackson Pollock sur son œuvre engage à la prudence, soit, mais pourquoi l’abondance des écrits de Kandinsky est-elle vouée aux mêmes conséquences ? Leur lecture, il est vrai, s’effectue à plusieurs niveaux, et rester debout dans une salle d’exposition les yeux rivés sur un mur imprimé n’incite pas à un décryptage approfondi du texte. Est-ce une raison suffisante pour occulter complètement la dimension de théoricien du peintre ? La question est de savoir si une exposition doit nécessairement apporter plus que de la « matière à contemplation ». Mais, si tel est le cas, cette contemplation ne demande-t-elle pas une certaine connaissance de l’œuvre présentée ? Le problème se pose d’autant plus avec l’art du XXe siècle qui s’éloigne considérablement de cette notion d’une nécessaire représentation du Beau pour laisser la place à une réflexion qui porterait sur une tentative de définition de l’œuvre d’art. Ne faut-il donc pas profiter de l’engouement dont l’art abstrait semble être l’objet pour mener le public vers la création contemporaine, héritière de ces défricheurs dont Pollock et Kandinsky font partie ?


Jackson Pollock
Tate Gallery, Millbank, S W 1 – Londres
Renseignements : 00 44 171 887 80 00
Jusqu’au 6 juin 1999

Kandinsky, watercolours and other works on paper
Royal Academy of Art, Burlington House, Piccadilly, W 1 – Londres
Renseignements : 00 44 171 439 74 38
jusqu’au 4 Juillet 1999

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